Aujourd’hui, l’hôtel de l’avenue Kléber somnole dans la touffeur du calorifère : un silence quasi religieux baigne l’escalier blanc à tapis pourpre, l’antichambre, sur les banquettes de laquelle les deux valets de pied, en livrée bleu de roi et mollets de soie, se figent, tels des mannequins de cire. Nul coup de timbre ne partira de la loge pour annoncer des importuns. Sur la convalescence de Mme Goulart, au sortir d’une grippe infectieuse, une consigne inflexible veille.
Dans la chambre à coucher spacieuse — tapisseries royales et meubles de musée — au crépuscule assombri qu’éclaire le reflet des braises d’une monumentale cheminée, Mlle Zoé Lacave, vêtue de gris sombre, range sans bruit des papiers et passe et repasse devant les vitrines comme une grande chauve-souris. On n’entend que le souffle gras de la dormeuse.
Soupirs, bâillements. Mlle Zoé, sur la pointe du pied, s’approche. Une voix forte lui ordonne d’allumer.
Au-dessus du divan, une grappe de raisin en cristal tamise une clarté douce.
Accotée sur un tas de petits coussins, une fourrure de vison sur les genoux, semblable à une idole monstrueuse, Mme Goulart réclame le lunch.
Correct comme un diplomate de la grande école, sous sa couronne de cheveux blancs, le vieux maître d’hôtel apporte sur un plateau des sandwiches au gruyère, des barquettes de foie gras, des petits pâtés chauds, des toasts, du chocolat mousseux, du jus d’ananas.
Au mépris des recommandations du médecin, Mme Goulart se sert d’abondance. Zoé Lacave hasarde une timide remontrance et s’attire un brutal :
— La paix, hein !
Mme Goulart boit et mange. Il semble que la masse de son visage s’épaississe et que l’énormité de son corps s’accroisse. Elle a un nez bulbeux, de terribles yeux verts, une mâchoire de dogue et un triple menton. La résurrection de son énergie a quelque chose de redoutable. On peut lire sur ses traits un égoïsme farouche qui proclame : « Moi ! Moi ! » Un Moi passionné auquel elle sacrifierait tout l’univers.
Effacée, les épaules basses, Zoé Lacave, humble et pourtant menaçante d’un arriéré de rancunes et d’humiliations, la regarde dévorer et semble, devant ces bonnes choses interdites, déguiser de l’envie et du dégoût. Trois tasses de chocolat engouffrées assurent à Mme Goulart un réconfort chaleureux. Elle murmure un :