« Cette adresse, je le sens, vous inspirera un légitime étonnement. « Pourquoi Zoé Lacave est-elle à Montargis ? » demanderez-vous à madame la comtesse ? (J’espère qu’elle souffre moins de son asthme ; et votre retour à Paris m’est le gage que vos rhumatismes ont cédé devant le bienfaisant climat de Biarritz.)
« Rassurez-vous, monsieur, je n’ai point abandonné ma maîtresse, et nous sommes toutes deux dans la petite maison claustrale de Mlle de La Clabauderie, celle des nièces de Mme Goulart que vous considérez avec le moins d’antipathie, puisqu’elle est « née », de bon ton et de décentes manières, quoique son célibat prolongé ait jauni son teint et altéré peut-être un peu la mansuétude d’un caractère porté naturellement à la bienveillance.
« Oui, nous sommes ici comme dans un refuge, ravies par miracle à la traîtrise de la mer et à la furie meurtrière d’un Américain ivre, suggestionné sans doute par les Colembert.
« Je vous ai mandé au plus tôt ces infortunes et fait savoir que, par une circonstance imprévue, où il faut reconnaître les incohérences du sort, nous nous étions rencontrées, en sortant du bateau, nez à nez avec les Girolle, devenus du coup nos protecteurs.
« Hélas ! C’était tomber de Charybde en Scylla. Mais il faut prendre les choses par le commencement.
« Figurez-vous que madame votre tante — et cela se conçoit sans peine — paya, d’une totale prostration, l’émotion déplorable qu’elle avait eue. A son âge, avec son hygiène, de tels chocs nerveux sont néfastes ; et quand nous l’eûmes transportée par l’ascenseur dans la plus belle chambre du Globor-Palace, avec vue superbe sur la mer et toutes les ressources du luxe moderne, nous passâmes, je vous l’avoue, un fort mauvais quart d’heure à lui frapper dans les mains et à lui faire respirer des sels ; nous demandant si, pâle à épouvanter, couverte d’une sueur froide, et si anéantie enfin qu’elle ne pouvait plus articuler une parole, Mme Goulart n’allait pas trépasser entre nos bras.
« Il n’en fut rien. La juste fureur qu’elle éprouva en apprenant que les Colembert, installés élans la véranda de l’hôtel, insistaient auprès du gérant pour la voir et la soigner, et l’apparition importune du portier, du groom, d’un maître d’hôtel et d’une femme de chambre soudoyés par ce Tartarin de bas étage, lui rendirent un prodigieux ressort.
« Elle reprit soudain des couleurs et se congestionna jusqu’au violet sombre, ce qui nous donna de nouvelles alarmes. Mais enfin il n’en fut rien d’autre, sinon que M. Girolle, descendant exprimer à Colembert des sentiments dont vous concevez l’acrimonie, se colleta avec lui sur le boulevard, à la grande joie des polissons accourus, et reparut à nos yeux avec un œil poché qui attestait son courage en même temps que sa défaite. Colembert, en effet, l’avait roulé dans le ruisseau, piétiné et relevé en lui défonçant à coups de botte — pardon, monsieur le comte — la partie postérieure de son individu.
« Mme Goulart, à entendre ces détails, fut prise d’une singulière excitation. J’eus du mal à discerner si la frottée magistrale infligée à son champion l’humiliait, ou si au contraire elle y prenait plaisir : tant est qu’elle partit par trois fois d’un rire convulsif, dont M. Girolle ne laissa pas d’être extrêmement mortifié. Mais ce soir-là, la santé de Mme Goulart, à la suite d’un trop bon dîner de poisson et de macaroni à la romaine, détourna toute notre attention ; car le homard dont elle avait abusé, grillé sauce tartare, la désobligea fort ; et de nouveau nous voilà dans des transes, où je réclamai d’urgence le médecin.
« Mais à cela, pourtant si raisonnable, M. Girolle ne voulut point entendre, et ne s’ingéra-t-il pas de vouloir soigner lui-même Mme Goulart, sans aucun secours des hommes de l’art ? De fait, il la soigna ; et le pis est que, pendant huit jours, aidé de sa femme comme infirmière, et me supplantant littéralement, il la supplicia tant et si bien qu’il la mit à deux doigts de la mort.