« Vous savez que M. Girolle eût dû être pharmacien : c’est sa véritable vocation. Outre qu’il se médicamente sans trêve pour des maux imaginaires, il est porté d’un goût dangereux vers les tisanes, les collyres, les émulsions, les juleps, les poudres, les pommades, tout ce qui se dose, se triture, se mélange, s’insère en des cachets, se scelle sous des petites boîtes. Sans aucune connaissance médicale, sans autre excuse que son arrogante vanité, il s’empara de Mme Goulart et la traita de Turc à More, avec les remèdes les plus extravagants ; un jour la quinine, un jour le calomel, puis un vésicatoire, ensuite des fumigations soufrées, pour finir par une thériaque de sa composition contenant les soixante-et-onze drogues combinées par Mithridate, roi du Pont, et qui jetèrent la malade dans un état voisin de l’épilepsie.
« Qu’eussiez-vous fait à ma place, monsieur le comte ? Et que pouvais-je contre ces souriants oppresseurs ? Comment lutter contre M. Girolle, coiffé d’un bonnet grec, brandissant un thermomètre ou une cuiller à spatule, et contre Mélanie Girolle, sanglée d’un tablier blanc et me marchant sur les pieds, afin que je lui cède la place !
« Me révolter ? Mais vous connaissez leur humeur ; ah ! plus d’une fois j’ai déploré, j’oserais dire : j’ai maudit l’imprudence généreuse, et cependant calculée, qui vous fit les appeler à la rescousse contre l’ennemi commun.
« Toutes mes tentatives pour faire appeler un médecin furent vaines, et sans aller jusqu’à croire que les Girolle voulaient attenter aux jours de leur tante — Dieu me garde de pareilles imputations — je n’affirmerais pas qu’au fond d’eux, et dans le repli le plus obscur de leur âme, ils n’eussent pas éprouvé quelque arrière-pensée involontaire, quelque secret espoir d’un événement irrémédiable, auquel ils n’auraient pris part, selon leur conviction, que pour le conjurer.
Mais la résistance de Mme Goulart déjoua toutes prévisions, et c’est miracle ; car si l’on voit quelques malades échapper aux assauts d’un bon médecin, il semble impossible qu’un mauvais ne les envoie pas goûter dans un monde meilleur le repos définitif : qu’est-ce donc, quand il s’agit d’un Girolle brouillon et inepte !
« Comme tout a une fin, et que Mme Goulart, affaiblie par ces empoisonnements répétés, aspirait à les fuir, nous ne pensâmes plus qu’à tromper la surveillance étroite de nos gardiens.
« Le hasard nous servit. Les Girolle, ayant été convoqués au Parquet de Nice, à fin d’information, pour répondre des coups et blessures administrés aux Colembert — ça, c’est le comble ! — s’absentèrent pour quelques heures, et cela nous suffit pour régler la note de l’hôtel, considérablement enflée par leurs dépenses royales, et sauter dans un train pour Marseille, où nous prîmes le rapide.
« L’image de la petite maison de Mlle de La Clabauderie se présenta alors à votre tante. Elle répugnait à rentrer dans son hôtel, sans que son confort y fût assuré à l’avance. Nous prîmes donc à Dijon un train omnibus qui nous mena à Montargis, où Mlle de la Clabauderie, que le saisissement de cette arrivée remplit de joie et de crainte, se montra aux petits soins pour nous.
« De ce séjour tranquille, j’espère vous écrire bientôt, monsieur le comte, des nouvelles tout à fait satisfaisantes. Je me borne à vous exprimer aujourd’hui, ainsi qu’à madame la comtesse, mon empressé dévouement.
Zoé Lacave. »