VIII
UN NOUVEAU VISAGE

La petite maison de Mlle de La Clabauderie, à Montargis, donnait d’un côté sur la rue aux Poules, de l’autre sur la place de la Halle-aux-Grains.

Plantée d’ormes en quinconce, cette place sert de marché le vendredi. On y voit des marchandes, abritées sous d’énormes parapluies multicolores, vendre des étoffes de couleurs crues comme pour des sauvages de l’Afrique ; des volailles caquetantes en des paniers alternent avec des étalages de ferblanterie à treize sous.

La rue aux Poules s’allonge silencieuse et solitaire. Des murs la bordent, derrière lesquels on aperçoit des arbres mélancoliques ; puis surgissent des façades de maisons mortes. Point de métiers. Seule, une tannerie teinte le ruisseau d’eaux violacées ou rosâtres.

Un perron de cinq marches disjointes accède à la porte noire de l’« Hôpital des Bêtes », ainsi surnomme-t-on dans le pays la demeure de Mlle de la Clabauderie, en raison de l’amour excessif qu’elle voue aux chats malades et aux chiens éclopés.

Il y a un heurtoir figuré par une main tenant une pomme de pin. Et le son qui frappe la petite enclume de bronze résonne grave. Dans le vestibule des losanges de mosaïque, froids aux semelles. Le salon, à gauche, avec ses housses et ses ronds de chenilles en laine, avec sa pendule sous globe et ses flambeaux enlinceulés de gaze, fait penser à un parloir de couvent.

Un escalier de chêne ciré à glace — la tante a failli trois fois s’y rompre le cou — conduit aux chambres du premier, dont la plus belle est réservée à Mme Goulart.

Elle s’orne d’un lit monumental, avec courtepointe en cachemire piqué ; meuble en reps vert ; quatre gravures tachées de son en des cadres dédorés représentent : Alexandre interpellant Diogène dans son tonneau, Mazeppa ligoté qu’emporte un cheval fou dans le steppe, Napoléon pendant la retraite de Russie, enfin Cléopâtre livrant son bras à un aspic visiblement empaillé.

Le cabinet de toilette se compose d’un réduit en forme de niche, où Mme Goulart peut à peine se retourner. La cuvette et le pot à eau ont les proportions d’un jouet de poupée.

En ce moment, Mme Goulart, que des bigoudis couronnent de hideux petits serpents, a confié sa tête au peigne habile de Zoé Lacave. Enveloppée d’une petite matinée de batiste, elle a l’air d’une divinité hindoue. Mlle de La Clabauderie, assise auprès d’elle, l’entretient de son « Refuge ». C’est sa manie et sa passion. Elle a déversé dans l’amour des animaux les tendresses d’un cœur aimant, les aspirations de son âme romanesque et les mortifications de son corps usé. Longue, mince, anémique, la tête en poire, le nez protubérant, les yeux pâles et ternes, vêtue de noir avec col et poignets de nurse, jaunie et macérée d’abstinence — son régime est d’épinards — Mlle de La Clabauderie semble une sainte pour arche de Noé.