Elle possède la plus étrange collection ; tous ses pensionnaires ont leur nom et leur fiche. Par rang d’entrée en compte :
Moumoune, chatte grise, essorillée, à qui le poil tombe par places. C’est l’aïeule ; elle est si redoutable qu’on l’enferme dans une pièce à part. Un jour elle a failli, d’un coup de griffe, crever l’œil de Mlle de La Clabauderie.
Kiki, barbet touffu, n’a que trois pattes et se gratte perpétuellement : type du chien rôdeur qui se nourrit de détritus, poursuivi d’écuelles d’eau sale et traqué par les garnements. Sa maîtresse l’a délivré d’une casserole qu’il portait attachée à sa queue.
Pichenette, chatte valétudinaire. Noire aux yeux verts ; terribles crises d’épilepsie et voleuse comme pas une. Elle porte un paletot fourré et un petit bonnet qui lui donnent l’air le plus absurde.
Opportune, tortue à la tête chauve, aux petits yeux encapuchonnés de cuir. On ne la trouve jamais quand on la cherche.
Déluge, perroquet d’un vert et d’un bleu déteints, sale et grognon, dont le plus grand plaisir est de mordre, la tête en bas, son perchoir, quand, dressé sur ses pattes, il ne préfère pas crier : « Portez armes !… Petit Coco mignon !… » Ou d’incompréhensibles « Grattrre… Crocrre !… »
Mme Goulart écoute, avec une lassitude énervée, l’intarissable éloge que sa nièce Hildegarde (petit nom de Mlle de La Clabauderie) fait de ses pensionnaires ; car, outre ces vedettes, l’« Hôpital des Bêtes » entretient d’innombrables figurants : trois autres chats, quatre chiens, des canaris des Iles, des perruches vertes, un corbeau augural comme celui du poème d’Edgar Poe, deux cochons d’Inde et un hérisson.
Certes, Mlle de La Clabauderie est incapable de souhaiter la mort de sa volumineuse tante ; de toute sa délicatesse et de sa fierté elle écarte, comme une tentation du démon, l’espoir d’un héritage qui, elle le sait bien, ne lui sera jamais dévolu dans sa colossale ampleur. Mais elle ne parvient pas à repousser certaines images flatteuses. Elle entrevoit, plus tard, dans le vague, les murs neufs, la toiture éclatante d’un somptueux établissement, où les bêtes opprimées trouveraient un Paradis terrestre : une écurie modèle pour les chevaux — ces pauvres chevaux de fiacre et de rouliers ! — avec des chenils de luxe pour les toutous, les belles chambres de chats, les larges volières des oiseaux. Des bêtes bizarres et rares, telles qu’un éléphant de cirque devenu infirme, ou un chameau atteint de vertiges, trouveraient là un asile… Trois vétérinaires soigneraient le personnel ; l’on verrait des infirmiers souriants, tous bien payés, vêtus d’un uniforme bleu à palmes d’argent au collet.
Madame Goulart, qui n’écoute plus que d’une oreille. — Vous disiez Hildegarde, que…
Mademoiselle de la Clabauderie. — Ah ! oui. Je vous parlais de ce petit singe vert qui faisait mes délices… Figurez-vous, il avait appartenu à une princesse croate ; sa tête n’était guère plus grosse qu’une noix. Il se blottissait entre mes bras, tant il était frileux. Et des inventions à mourir de rire !