Il approuve en lui-même la redingote impeccable de M. de Vertbois et le deuil discret de la comtesse. Zoé Lacave a l’air d’une pleureuse antique. Mlle de La Clabauderie étonne par la forme surannée de son chapeau cabriolet et ses mitaines de soie. Les Colembert, dans leurs habits de deuil cossus et d’un beau noir, sont gras et fleuris ; ils parviennent si peu à marquer du chagrin que leur vulgarité paraît incongrue.
Les Girolle, au contraire, semblent avoir obtenu un rabais sur l’étriqué de leurs vêtements et le déteint de la couleur. Ils exagèrent leur tristesse ; Mme Girolle porte constamment un mouchoir à ses yeux rouges ; et Girolle — qui sent prodigieusement le camphre — contemple d’un œil sec le vide, comme si l’ombre chère de la Tante Million s’imposait à la persistance de son désespoir muet.
Maître Miraton, il ne sourit plus, ne cligne plus de l’œil et prend sa voix la plus neutre et son air le plus impersonnel. — Je vous ai convoqués pour vous donner lecture du testament de Mme Arsène Goulart, votre tante et cousine, née La Chausse, veuve de M. Arsène-Isidore Goulart, banquier, et décédée en son hôtel de l’avenue Kléber, le 5 du mois dernier.
Il retire d’une vaste enveloppe une grande feuille de papier ministre et lit d’une voix posée :
« Ceci est mon testament.
« Considérant que la plupart des personnes aisées attendent toujours au lendemain pour mettre ordre à leurs affaires, si bien que la mort les surprend à l’improviste et qu’aucune de leurs volontés, faute de s’être manifestée à temps, n’est respectée ; ne voulant pas encourir ce juste blâme et persuadée qu’il me serait trop amer, si après ma mort je garde quelque conscience, de voir ma fortune passer dans des mains indignes ou assouvir des convoitises disproportionnées, je déclare formuler solennellement ici mes ultimes volontés.
« Je prétends n’enrichir aucun de mes parents ; je ne vois pas pourquoi, parce que le hasard les a fait naître tels, ils profiteraient, par ma disparition, d’une fortune qui était ma stricte propriété et qu’ils n’ont nullement contribué à accroître. J’ajoute que, dans leur intérêt même, celui de leur repos et de leur santé, il ne m’apparaît nullement nécessaire de les encombrer d’une richesse qui peut être mieux employée. »
Au silence stupéfié du premier instant, succède un bourdonnement de surprise et de protestation. Me Miraton, qui s’est arrêté une seconde pour promener sur chaque visage son regard investigateur, reprend :
« En conséquence, afin de récompenser les services que ma dame de compagnie et gouvernante Zoé Lacave m’a rendus avec une application que je reconnais, je lui lègue une rente viagère de neuf mille francs par an. »
Zoé Lacave, pâlissant. — Neuf mille francs, de quoi ne pas mourir de faim.
« Pour ne pas décevoir entièrement les espoirs de mes neveux de Vertbois et les aider à mener une existence à peu près suffisante à leurs besoins, je leur lègue conjointement la somme viagère de neuf mille francs. »
M. de Vertbois. — Ne faites-vous pas erreur, monsieur le notaire ? C’est sans doute neuf cent mille francs ?