M. Lemurier ne dînait pas en ville, cela dérangeait son régime végétarien. M. Lemurier ne recevait point d’amis parce qu’il n’en avait pas. Ses collègues lui étaient indifférents, sauf deux ou trois auxquels il vouait une de ces animosités que connaissent seuls les savants spécialisés ; il avait passé dix ans de sa vie à éplucher, avec une volupté sournoise, les erreurs commises par M. de Balnacourt, son voisin de fauteuil, dans son grand traité de la Numismatique à travers les âges, envisagée au point de vue plastique, historique et sociologique.

M. Lemurier, détaché de bien des vanités, n’aimait plus guère que la solitude et le silence qui favorisent la méditation sereine et la compulsation acharnée des textes. Et Monique elle-même, qui, avec un peu de barbe au menton et sa longue tête mobile aux yeux jaunes, ressemblait à une chèvre à lunettes, respectait avec une ferveur mystérieuse ces deux entités sacrées.

M. Lemurier put donc croire que des jours heureux allaient renaître : ces jours blancs que ne troublent ni la lettre importune ni le coup de sonnette alarmant, ces jours de travail réglés comme des heures de couvent par des rythmes invariables : les séances de l’Académie ou l’enterrement d’un collègue, — sa seule distraction.

Ce matin-là, son premier matin de calme, il était plongé dans une lecture passionnante : l’Origine des signes cunéiformes, et jouissait du recueillement de la pièce tapissée de livres. Une clarté favorable tombait de la fenêtre sur la table encombrée de manuscrits et de dossiers. Eaque dormait sur un fauteuil, et Minos, accroupi au pied de la cheminée comme un sphinx, contemplait la grille de coke rouge dont la touffeur répandait un bien-être.

C’est alors que, féroce comme un chant de guerre, une clameur éclata.

Indistincte et rauque, dans un jargon inconnu, et dont pourtant M. Lemurier devina le sens, une voix de rogome tonitruante proclamait le cresson de fontaine « la santé du corps » et les pommes de terre « la belle hollande ! » M. Lemurier ne fit qu’un bond à la fenêtre et reconnut « l’homme des petites voitures », fossile attardé dans notre civilisation, le rude hurleur des : « Deux sous la botte ! quatre sous le kilo ! » dont l’appel agressif franchit les cinq étages et dépasse les toits.

Hirsute, taillé en hercule, courbant ses larges épaules sur sa voiturette, le nomade des quatre-saisons semblait obéir à une nécessité fatidique et poursuivre son inflexible destin comme le Juif-Errant ou le forçat au travail. Rien au monde, M. Lemurier le comprit, ne pourrait l’empêcher de lancer au ciel l’aboiement démoniaque, le cri du gagne-pain qui lui jaillissait des entrailles.

Anéanti, comme devant une calamité dont on ne mesure pas encore l’ampleur, il se rassit à son bureau ; aussitôt une voix de femme, suraiguë, répéta en tardif écho le cri modulé de l’homme ; et cette fois, après le clairon de cuivre déchirant aux oreilles, ce fut la roue d’acier grinçante dont la tarière térèbre les dents. Eaque réveillé ouvrit un œil sévère, et Minos dressa des oreilles indignées.

M. Lemurier, un peu pâle, regarda et n’eut aucune pitié pour la femelle qui, boiteuse et malingre, poussait péniblement la petite charrette emplie, comme la première, de légumes et de verdures. Le double cri s’éloignait répercuté et sonore. Il mit cinq minutes à s’affaiblir et cinq autres, à se dissoudre dans l’air.

M. Lemurier n’eut pas besoin d’appeler Monique. Elle poussa la porte. Tous deux se regardèrent, consternés ; elle laissa tomber ce reproche :