Par malheur, chez les Bois-Sorlin, on lui présenta l’aviateur Cordace, et la prudente, la sage, la raisonnable Thérèse sentit s’allumer en elle une passion dévoratrice, mal insolite et terrible, qui la rendit comparable à Io harcelée par le taon cruel, à Pasiphaé appelant l’ardeur du taureau, aux héroïnes infortunées que l’Amour supplicia.

Ce Cordace, héroïque et brutal, crépu comme un nègre, blanc et rose comme un Scandinave, large d’épaules, avec des bras et des cuisses de lutteur, était un enfant perdu de l’aventure. Une légende de désordres et d’excès l’auréolait : il avait tué deux adversaires en des duels retentissants, dévoré plusieurs héritages, tantôt riche comme Crésus et tantôt pauvre comme Job ; il s’était cassé le corps en dix-sept morceaux au cours de chutes mortelles, et ne s’en était recollé que plus solidement. Il n’avait peur de rien et, ce qu’il voulait, en venait toujours à bout.

Mais il n’eut aucun mal à conquérir Thérèse Lejarric ; elle se livra sans tarder à ce jeune et sauvage héros, elle courut à lui comme on se jette dans l’abîme. Elle avait été fascinée, possédée, aspirée par une force invincible. Et elle ne reprit conscience d’elle-même qu’en s’éveillant, au petit jour, dans une chambre de palace cosmopolite, auprès de ce redoutable compagnon, rompue par la frénésie de leurs étreintes, échevelée, les dentelles de sa chemise saccagée, les traits meurtris comme à coups de poings et des poches sous les yeux.

Elle se regarda dans le miroir et resta saisie : elle qui dormait chaque nuit sous un emplâtre d’onguent parfumé, après des lotions astringentes destinées à effacer ses rides, ne reconnaissait pas son visage chaviré et raviné. Se rhabillant en hâte, elle courut cacher chez elle sa confusion épouvantée ; un bain bouillant à la japonaise, une douche glacée et le travail persévérant de la doctoresse en chef de l’Institut de Beauté Browning réparèrent à peu près le ravage et lui permirent d’affronter d’abord les remontrances amicales, quoique sévères, de son mari, puis les reproches furieux et contenus de Pralognan.

Tous deux lui parlèrent raison, chacun avec l’expérience d’une maturité réfléchie et selon le caractère de leurs situations respectives. Mais Thérèse, hébétée par sa passion, ne leur répondit qu’à peine. Qu’elle eût été imprudente, absurde, elle le savait. Qu’elle risquât de détruire sa paix et son bonheur ; certainement ! Et après ? Qu’elle compromît, chose plus grave, son renom irréprochable ; eh bien, elle s’en fichait un peu !

Ils eurent la générosité de ne point lui mettre sous les yeux le danger, le vrai danger qu’elle courait et dont le miroir de l’hôtel l’avait avertie, en ce matin blême. Mais ce risque même, qu’elle avait entrevu dans toute son horreur, ne l’arrêta pas. Elle était ivre de Cordace. Elle était folle et elle le prouva.

En vain, alarmés d’abord, bientôt désespérés, Lejarric et Pralognan durent-ils, dans une explication pathétique, d’ailleurs pleine de tenue, liguer leur rancune contre le ravisseur ; en vain luttèrent-ils, dans une touchante complicité, contre l’ennemi commun, rien ne put empêcher Thérèse de se déconsidérer par l’attitude la plus anarchique et la plus flagrante inconduite. Mordue, lacérée par sa passion, domptée et avilie par le despote le plus impérieux qui fût, elle connut en quelques semaines les affres torturantes de la jalousie, l’envie de tuer ses rivales, les ruptures qui vous empoisonnent de fiel, les raccommodements qui courbaturent l’âme et le corps… Il était loin, à présent, ce repos égoïste, ce lâche bien-être qui la maintenaient belle et chatoyante comme une fleur de serre.

Tordue, calcinée par la souffrance, Thérèse Lejarric apprit à connaître et révéla à tout le monde son triste âge de cinquantenaire et plus, car on la vit vieillir avec une effroyable rapidité : et autour d’elle, par une logique impitoyable du Destin, les désastres se succédèrent. Son mari se résigna à divorcer, Pralognan devint neurasthénique et entra dans une maison de santé ; quant à Cordace, il la quitta, comme il était à prévoir, pour assurer à sa domination d’autres victimes.

Thérèse Lejarric crut devoir avaler la valeur d’un dé à coudre de laudanum ; elle se manqua et vécut, si c’est vivre, que de s’éterniser, quand l’incendie a passé, ne laissant qu’une ruine et des lézardes.

L’ÉPREUVE