Et cela se murmurait sans méchanceté, parce que Thérèse Lejarric, affable à tous, sans qu’elle eût besoin d’aimer personne, savait plaire à tous, cuirassée par un de ces égoïsmes souriants qui ont trop le souci de leur repos pour vouloir troubler celui des autres. Elle séduisait : don merveilleux et inexplicable ; les jeunes femmes, d’instinct, se confiaient à son indulgence experte ; les vieilles lui savaient gré de tendre à leur froid baiser un visage radieux qui ne reflétait pas leur propre sénilité et leur donnait l’illusion de participer un peu à cette durable grâce ; car c’est le visage d’autrui, miroir sans pitié, qui nous révèle à quel point nous vieillissons.
Thérèse, dans son intérieur, où elle régnait sans conteste, avait dressé un cadre adéquat à sa beauté : le décor riche, simple et parfait où tout d’elle se mouvait à l’aise. Elle avait des domestiques excellents, et leur service, silencieux et souple, l’enveloppait de soins douillets. Elle ne recevait que des gens agréables ou amusants ; une hygiène rationnelle mesurait les biscottes de son petit déjeuner, les deux heures de marche qu’elle accomplissait au Bois, le régime qu’elle s’imposait, les innombrables rites de massage, de douches et de secrets de beauté qui prenaient plusieurs heures de son temps. Sa vie était calculée pour l’épanouissement de son être. Elle lisait peu, et rien que de frivole ; mais des conversations intelligentes la tenaient au courant de tout ce qu’elle devait savoir.
Son mari et son amant étaient, comme des chevaux d’écuyère, mis au bouton. Obéissance absolue, performances irréprochables.
M. Lejarric, grand faiseur d’affaires, n’affichait ni une prépotence maritale qui eût fait sourire, ni un cocuage complaisant qui l’eût voué au mépris courtois. Son tact était fait de bonhomie et d’aplomb. S’il ignorait, c’était sans ridicule ; s’il savait, c’était avec dignité.
L’amant, M. Pralognan, qui appartenait à la Carrière, faisait honneur à ses fonctions diplomatiques, par la correction de son attitude. Il n’était pas un de ces sigisbées compromettants qui semblent dire à tout le monde, d’un clin d’œil vaniteux et d’un chuchotement allègre : « Eh oui, parbleu ! c’est moi qui… »
Et il n’était pas non plus le soupirant furtif, souterrain et ténébreux. Il était l’amant désinvolte et discret, qui se montre chez une femme autant qu’il est permis à un ami de la maison, et pour le surplus qui la voit de cinq à sept, deux fois par semaine, en une garçonnière du meilleur goût.
M. Lejarric avait soixante ans, M. Pralognan cinquante-deux : après diverses aventures qu’on avait ignorées et qu’elle-même oubliait, Thérèse n’avait plus que cet amour dans sa vie, et y restait fidèle par habitude autant que par éloignement des émotions violentes. Sa liaison avec Jacques Pralognan durait depuis quinze ans. C’est dire qu’il s’était cimenté entre les deux hommes une solide amitié ; elle se traduisait par de nombreux égards et des petits cadeaux. Lejarric épinglait sa cravate d’un fer à cheval d’or clouté de perles, don de Pralognan ; et celui-ci puisait des havanes dans un porte-cigares en vermeil que Lejarric lui avait offert. Grâce aux convenances réciproquement gardées, et au soin que l’un et l’autre avaient pris d’éluder toute explication fâcheuse, il n’y avait là rien de discordant à reprendre, et Thérèse, entre son mari et son amant, pouvait évoluer sans que rien choquât le sens exquis qu’elle conservait de la note juste.
Ce ménage à trois, assez transparent pour que la curiosité y trouvât son compte, assez voilé pour que l’hypocrisie n’en fût point scandalisée, réalisait le type de l’union modèle, approuvée par les mœurs et conforme à la morale mondaine. Lejarric et Pralognan rivalisaient pour faire à Thérèse l’existence la plus douce et la plus heureuse. Pralognan était fidèle, et Lejarric, de qui, raisonnablement, on n’eût pu exiger une vertu de moine, poussait les scrupules jusqu’à cacher ses frasques, comme le font les maris encore épris.
Rien ne semblait donc menacer la pure splendeur chaque jour refleurie de Mme Lejarric, cette stupéfiante et magique jeunesse qui semblait tirer sa sève des concordances les plus favorables, d’un milieu de culture idéal, des délicates prévenances d’un mari et d’un amant également attentifs, enfin et surtout d’une sérénité intérieure due à l’absence de toutes préoccupations et de tous soucis, quand la fatalité entra dans le cœur de Thérèse Lejarric comme un trait de foudre.
Jusqu’à, ce jour, elle s’était préservée d’aimer, et s’était même concédé le luxe de résister à des flirts dangereux, non le moins du monde par pitié envers Pralognan ou bonne camaraderie envers Lejarric, mais parce qu’en vérité l’un et l’autre, par des moyens divers, suffisaient à sa totale quiétude : Pralognan, d’ailleurs, se montrait encore vert, surtout le printemps et l’été : sage, elle limitait ses élans, n’acceptant du sport amoureux que ce qui suffit à ombrer les paupières, animer le regard et donner du revif au teint : cette fleur de volupté qui consacre les femmes cultivées comme un beau jardin.