D’abord, tout alla bien. Juliette avait sollicité quelque indulgence : le temps de se mettre à sa nouvelle fonction. Elle déployait tant de bonne volonté… Les enfants, Zoulou et Bulli, lui faisaient fête ; Zoulou, gros poupard rageur à la ressemblance maternelle ; Bulli, fillette maigriote. Maria, la cuisinière, ne ronchonnait pas à son ordinaire. Même le hargneux petit fox, Plum-Cake, lui était favorable. Mme Harle daignait dire :
— Cela ira… Cela ira…
Mais, déjà, M. Harle sentait croître en lui un malaise. Quelque chose d’informulé, qui rappelait les signes avant-coureurs de l’orage quand il fait beau, ou cet élancement qu’il connaissait bien, de la goutte imminente à son gros orteil. On lui avait changé sa Juliette.
Comment cela ? Étaient-ce eux ? Était-ce elle ? Les circonstances seulement ? D’être bonne, oui, asservie à des besognes qui rompaient la ligne pure de sa démarche, infléchissaient son corps à l’humilité de l’esclavage.
Il n’en prit clairement conscience qu’un matin, entrant dans la salle à manger. Accroupie, elle frottait au sable, récurait le plancher pour enlever une tache de pétrole. Et, en peignoir lâche, Mme Harle commandait :
— Plus fort, ma fille ! Plus fort !
M. Harle éprouva une peine brusque, et son café au lait lui parut sans saveur.
Le lendemain, il remarqua que Juliette n’était plus coiffée en bandeaux, mais portait les cheveux tirés à la chinoise, ce qui lui faisait un grand front, un mur de prison avec les yeux tristes pour lucarnes ; toute l’expression de son visage en était transformée.
— Tiens, fit-il, Juliette n’a plus sa coiffure.
— Non, dit Mme Harle, ce n’était pas le genre qui convient à une femme de chambre. Elle l’a compris.