La vie, de ses griffes, de ses morsures, de ses rides, inscrit sur un visage de femme, comme en un livre ouvert, le secret des passions, l’aveu des joies et des peines, la marque des professions, le mystère des destinées. Mais là, sur ces traits presque enfantins, comment lire ce qui n’était ni gravé ni même ébauché ? Il ne discernait que ces ombres légères et ces clairs de jour rapides qui ne trahissent que la surface de l’âme : vague timidité, léger ennui, poses négligemment distantes, indiquées par tel regard au paysage, tel penchement de tête sur un doigt replié, tel coup d’œil à des voisins de table.

« Comme elle eût préféré, sans doute, être servie à part ? se dit Morancez. Mon âge, mes cheveux gris et ce manque de liant dont ma profession de courtoisie n’a pu me guérir, tout cela doit la rebuter. Et ma réserve même. Des attentions trop précises, trop galantes, me sont interdites. Un jeune homme lui sourirait même d’un visage fermé ; ses yeux au moins traduiraient l’intérêt qui s’attache à toute femme et le désir inavoué qui s’émeut sous chaque approche de l’Ève éternelle.

« Pour elle, je suis sans attrait ni saveur. Un silencieux importun. Et, cependant, sa grâce me touche, et, si désintéressé que soit l’hommage réticent de mon attitude, peut-être sent-elle bien que je ne suis pas si indifférent à ce que cette minute sans suite comporte de furtives sensations.

« Elle mange avec l’appétit, à peine déguisé, d’un organisme neuf ; la truite saumonée ne se distingue pas pour elle par une nuance de perfection ou de fraîcheur que l’affinement perçoit, et qui me fait, de goût difficile et d’estomac fatigué, laisser contre toute bienséance, ma portion presque intacte. »

Automatique, il lui tendit le flacon de poivre qu’elle cherchait. Puis, avec le rosbif, la moutarde, et un peu plus tard les cure-dents.

Plus il l’examinait, moins il la précisait. Sa race même ne se déterminait pas clairement. Il la supposa, cependant. Méridionale et Latine. Rang ? moyen : bourgeoisie aisée sans doute. Et, à la voir si jeune, il admira ce qu’elle portait en puissance d’inconnu pour les autres et pour elle-même, les hasards et les possibilités du sort, le bonheur qu’elle aurait ou l’accident tragique, l’amour et ses misères, l’enfant et ses joies douloureuses, la vieillesse affligeante, la mort sans visage, la Fin voilée comme un spectre qui se dresserait devant elle, à l’heure voulue.

Un cahot du train inclina leurs têtes l’une vers l’autre : l’esquisse d’un sourire passa entre eux.

« Si Korys était là ! se répétait-il. Mais n’importe qui : le premier venu. Un fat saurait lui parler, un goujat oserait même lui faire du pied. Combien d’aventures plaisantes et de faciles amours sont nées d’un contact audacieux, d’un frôlement inquisiteur… Beaucoup de femmes ne sont-elles pas à qui veut les prendre ? »

Il se rappela d’étonnantes bonnes fortunes, des épisodes galants, des nuits de bal masqué, des amoureuses d’un mois, d’une semaine, d’un moment ; il revit des visages aussi frais que celui qu’il contemplait là, souriant à l’angoisse sèche de son désir et répondant ensuite par une expression délicieuse de volupté à sa conquête prompte. Que valait celle-ci ? Plus, ou moins ? Pourquoi plus ? Pourquoi moins ? Autant, sans doute.

Jeune fille : ce mot la gardait d’un sceau, d’une investiture. Mais bien des jeunes filles, libres malgré elles, — la vie étroite, le goût du luxe, — ne courent-elles pas leur chance ? N’avait-il pas eu de secrètes histoires, jadis, avec des jeunes filles que, cependant, le respect du monde, les fictions sociales entouraient, et qui s’étaient jetées, d’elles-mêmes, à sa tête ?