Qu’allait-il chercher là ?… C’était loin. A présent, marié, père de deux grands fils, alourdi d’honneurs et de titres, sa carrière faite, il n’était plus l’homme des sentiments ou de sensations semblables. Ses courtes et rares infidélités — on n’est pas parfait — dataient déjà d’un autre temps. Et même, si cette inconnue eût été femme, et non jeune fille, et consciente, et responsable, — n’avait-elle pas dans le voile flottant, le rejet des épaules, une assurance lascive, un rien d’aventurière ? — il n’eût pas compromis son repos, et l’affection sûre qu’il portait désormais à Mme Morancez, douce, malade et résignée.
Un garçon passait les fromages, qu’elle et lui refusèrent, une corbeille d’abricots insuffisamment mûrs et de grosses cerises cœur-de-pigeon. Puis ce furent l’addition, la monnaie, le pourboire, les petits rites coutumiers et médiocres. Voilà qu’en cette seconde où, rejetant sa serviette en tampon sur la nappe, elle allait disparaître, Morancez éprouvait un regret.
Un regret fugace, peu et beaucoup : quelque chose de sans nom et de sans forme l’étreignit. La conscience d’une occasion perdue, d’un bonheur fugitif envolé. Ah ! sa jeunesse, sa belle jeunesse aventureuse ; l’époque où, plein d’illusions et sans scrupules, on risque son va-tout, et neuf fois sur dix on réussit.
Mais un dernier regard sur l’inconnue le persuada de l’inutilité de ce regret. Comme allégée d’un de ces vains supplices que la contrainte sociale nous inflige, elle se dressait. Ils échangèrent un léger salut. Morancez la vit s’éloigner harmonieusement.
Il s’aperçut alors dans la glace, grisonnant, un peu las. Et, délivré à son tour d’un insaisissable malaise, il alluma une cigarette, songeant qu’après tout il devait grâce au destin d’avoir mis en face de lui, jeune et charmante, cette apparition, telle une rose nue à qui l’on sait gré d’être suave, sans plus.
LA GARDIENNE
Pierre Holgat, pour la vingtième fois, tourna vers sa femme son regard de chien à la chaîne.
Elle y lut une supplication informulée et une gratitude combattue par sa rancune de malade ; car si elle l’avait sauvé, en revanche elle le cloîtrait dans cette chambre, prisonnier du feu et des châles, esclave des tisanes. Elle y lut encore l’angoisse d’un aveu fatal, de l’explication imminente.
Cela, non ! Non ! A tout prix, elle l’éviterait : par pitié pour lui, par pudeur pour elle, par terreur de l’irréparable qui sort du choc des mots et du heurt des âmes, par obscure confiance dans l’avenir si « certaines choses n’étaient pas dites. »
C’était bien assez qu’elle sût ! Pierre la trompait, une fois de plus. Et comment ne devinait-il pas qu’elle savait ? Était-ce aux veilles seules de Marthe, aux tourments de son inquiétude, à la peur de le perdre qu’il attribuait ces yeux cernés, ce visage défait, ces lèvres amères, cette pâleur de petite mort ? Marthe lui en voulait âprement de ne pas le deviner, et en même temps elle se fût désespérée qu’il lût cette certitude sur le livre ouvert qu’est un pauvre visage de femme aimante.