Elle ne savait plus bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle voulait ; elle souffrait atrocement : voilà tout. Cette maladie soudaine de Pierre — une grippe infectieuse — l’avait affolée, et là-dessus la découverte fortuite : le coup de massue de la trahison. Ah ! ces lettres ! Ces lettres de l’autre, de l’inconnue, où palpitaient le désir, l’illusion, la volupté ; tout ce qui séduisait Pierre : l’attrait du caprice libre ; ce qu’elle ne pouvait, hélas ! plus lui donner, elle, sa femme, image des devoirs imposés et de plaisirs permis ; elle qu’il chérissait encore, par reprises ; elle un pis-aller préféré, plus qu’une amie et moins que maîtresse, et en qui, non sans lassitude, il voyait la créancière légale de leur amour.
Belle encore, avec son teint mat et sa couronne de cheveux châtains, ses yeux bleus, son air de Minerve un peu sévère, elle se tenait droite dans la robe noire à col de dentelle, comme une gardienne vigilante.
Oui, c’est cela ; une gardienne. Ah ! déjà elle présageait qu’il allait la maudire. Quelle soif d’évasion criait ce visage creusé par la maladie, ce visage qu’elle avait adoré ; câlin, fourbe, sensuel et délicat ; qui se détournait maintenant vers la fenêtre, tandis que les doigts pâles, avec des frémissements d’impatience, tracassaient le bras du fauteuil.
On n’entendait aucun bruit. La neige, au dehors, feutrait les rues et ouatait l’air. Paris s’estompait dans une rumeur engourdie. A travers les ramilles noires des arbres de l’avenue, un soleil sans rayons s’arrondissait comme une énorme lune rouge.
Dans la pièce morte, le silence de la femme semblait dire :
« Tu ne sortiras pas. Par ce froid ! ce serait fou !… Je t’empêche de la voir ? Tant mieux, tu ne la verras pas. C’est mon droit après tout… Tu ne crois pas ?… Peut-être as-tu raison !… Si tu ne m’aimes plus, puis-je te garder de force ?… On n’impose pas sa tendresse, c’est lâche… Eh bien ! soit, je suis lâche… Mais la vraie raison, vois-tu, c’est que j’ai tremblé ces jours-ci et que je ne veux pas que tu attrapes une pleurésie… Tu resteras… Ni toi ni elle n’en mourrez !… Tu souffres ? Elle aussi ? Eh bien, et moi ! »
Et le visage de Marthe se durcissait, tandis que celui de Pierre se crispait d’amertume, montrait le mauvais sourire où s’accusent tous les griefs, toutes les rancœurs, tous les malentendus de la vie conjugale.
Et ce sourire semblait répondre :
« Tu abuses, Marthe… Voilà douze jours que je vis séparé du monde… et d’elle. M’a-t-elle écrit ? Si oui, tu auras intercepté les lettres ? Non, Thérèse aura craint que tu découvres notre liaison… Pauvre Thérèse… Elle ne doit plus vivre, angoissée, mendiant chez le concierge peut-être des nouvelles. Et toi, tu imposes tes soins, ton dévouement, trop heureuse de cette maladie. Penses-tu qu’elle aussi ne saurait pas me soigner ?… Mais, j’en ai assez de tes attentions, de tes gâteries, de toute ta servilité habile, assez ! oui !… Ma vie n’est pas ici, avec toi, mais dehors, avec l’autre. »
Et mentalement, il criait :