Note 74:[ (retour) ] Ces derniers dessins,—à la plume, très soignés, serrés comme des illustrations du xviii° siècle—sont encore de l'automne 1833.
Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.
Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa mère. Un matin,—nous venions de déjeuner en famille,—il paraissait préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma permission.»
Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses projets.—«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.»
Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.
Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais augure[75].
Note 75:[ (retour) ] PAUL DE MUSSET, Biographie, p. 121.
Ces circonstances de mauvais augure, Paul de Musset les raconte dans Lui et Elle: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas superstitieux, et l'oisillon riait de tout son coeur.
IV
Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent à Avignon par le Rhône. Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans préjugés. George Sand, dans l'Histoire de ma vie, insiste sur l'impression à la fois agréable et pénible qu'il lui laissa. Causeur pénétrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes péripéties. «Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il (Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque peu grotesque et pas joli du tout[76].» Deux dessins de Musset, dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal, d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet, dansant devant une servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la cathédrale. Ils se séparèrent à Marseille[77].
Note 76:[ (retour) ] Histoire de ma vie, cinquième partie, chap. III.
Note 77:[ (retour) ] Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle a trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 décembre 1833. (Correspondance, I.)