George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre «cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant[98]».
Note 98:[ (retour) ] Lettre à Sainte-Beuve, 1861. Cosmopolis du 15 avril 1896.
Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe du pauvre grand poète à son départ de Venise.
Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera, en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel, il l'élèvera dans les trois dernières parties de la Confession d'un enfant du siècle, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant le livre...»
Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question. Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère, due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à Venise,—elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire: obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement allusion,—hors toutefois son roman d'Elle et Lui.—Qui sait si le poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?...
Note 99:[ (retour) ] Confessions d'A. Houssaye, tome V.
Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant. Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète, avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant «qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».—Peut-être déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset l'avait-il désiré?...
Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans Lui et Elle: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit, dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre...
Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette singulière soirée... En voici la relation telle qu'il la dicta lui-même à Pierre (Paul de Musset) vingt ans plus tard.» Suit la scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le chapitre de Lui et Elle avec ce morceau inédit que Mme Lardin de Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul:
DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.