Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.

Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.

J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.

C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «—Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis à quatre pattes sur le lit. Je regardai la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!

Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture, une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son nouvel amant.

J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence», ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement à Paris.

Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez son amie un complet pardon de l'amant trahi,—le pardon de l'amour peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.»

Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui...

Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections.

C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici, un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour qu'elle veut croire à son déclin.—Voici ce document décisif: