Note 113:[ (retour) ] Histoire de ma vie, 5° partie, chap. III.

M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour toute l'Europe synonyme de singularité et de génie.

—En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais, menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle semble assurée de l'acquérir.

Voici sur cette époque de sa vie,—cinq mois dont on ne savait à peu près rien,—la suite du journal intime de Pagello:

Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.

Note 114:[ (retour) ] Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus haut, p. 115.)

Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession; elle écrivait son roman de Jacques, dont elle me fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.

Note 115:[ (retour) ] Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le 29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.

J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux Lettres d'un voyageur, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je reviens à mon histoire.

Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.

J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux....

Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées dans ses trois premières Lettres d'un voyageur. Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1834, elle se met en scène (Beppa) avec tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double masque de Pietro et du Docteur) et plusieurs de leurs familiers.