C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes.

Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie dans une charmante Serenata en dialecte vénitien. Elle a été publiée en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des Lettres d'un voyageur. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son talent de poète.—Traduisons quatre strophes de la Serenata:

«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi, montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.

... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout est silence et que la lune brille au ciel!

... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.

... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»

Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits de Venise, dans la Lettre de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.

Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le dîner, avec sa pipetta dans l'oeil comme la flûte de Deburau».

De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au travail.

Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la Casa Mezzani, en face le Ponte dei Pignoli. Avec lui vivait son frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset:

Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira des romans[116].

Note 116:[ (retour) ] Revue de Paris, loc. cit., p. 14.

On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!