Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello, se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse délaissée, l'Arpalice, qui a fait chez Pagello une irruption inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant son bel vestito» et finalement lui faisant craindre, à elle, une coltellata dont s'épouvante la douce Giulia[117].

Note 117:[ (retour) ] Revue de Paris, loc. cit., p. 14, 15 et 21.

Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme. Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)[118] nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (quella sardella) et disait en son vénitien: «No so cossa de belo che el ghe trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio.»

Note 118:[ (retour) ] Racconti, scène, etc., p. 177.

George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les deux noms de ses enfants: Maurice, Solange... Mme Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier «les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment: «George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères. Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux réussies que mes artichauts!»

Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le docteur Pagello.

VI

Et Musset, le pauvre Musset? Revenons à lui. C'est lui le vrai poète et l'amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit train bourgeois de la romancière et du médecin.

Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine convalescents. George Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais.

Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant plus tard des accents passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conté maintes fois comment, au lit de mort, le malheureux poète gardait la hantise de «cette femme» et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimés: