Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand. Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.
Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son coeur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une femme. Un sentiment inné de l'honneur, du devoir, guide toujours son âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie.
Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé sa maîtresse. Un long bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs joies.
Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer.... et se donner raison:
J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et la colère.
.... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de m'interroger sur toi?—Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au supplice[133].
Note 133:[ (retour) ] A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres n'est datée.
Dès la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre amant lui demandait pardon.—Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il ne sait donc pas être heureux!...—Elle veut rentrer à Nohant?... Est-ce possible que tout soit fini!—Ecoutons ce touchant désespoir.
.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement: J'attendrai. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. «—J'ai une fièvre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez sa mère. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire, elle, «quand il n'y aurait personne».
George Sand a entendu l'appel de «son pauvre enfant»; elle ira le soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? «—Je peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas; ta mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.»—Mme Lardin de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement.