Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et puis toutes ces femmes blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles saura l'aimer comme Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-être qu'elle joue une comédie,—et elle en meurt. Où est le temps de ces lettres d'amour qu'elle recevait en Italie? «Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!»

Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement, douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expié? Ne voilà-t-il pas, depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prières éperdues dans les églises... Un de ces soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a crié: Confesse et meurs!—«Hélas! j'ai confessé le lendemain et je n'ai pas pu mourir.» Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit dans d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne retrouve-t-elle «cette féroce vigueur de Venise», qui fut son crime, un crime qui la tue dans une trop longue agonie.

Note 140:[ (retour) ] Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.

Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce crescendo de déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton effusion! Mais jamais! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela! Je vais y aller! J'y vais!—Non!—Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.

Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!

Suspendons un moment ce résumé banal et froid de la précieuse confession. Aussi bien présente-t-elle ici une lacune de plusieurs jours. Et revenons à Sainte-Beuve.—Il est allé voir George Sand. Il a consenti à prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais le poète est décidé à ne pas reprendre sa chaîne. Il écrit donc au complaisant intercesseur:

Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement de la recevoir à la maison...

Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve se maintiendront: «Vous feriez de moi un cruel si vous me laissiez croire que pour vous voir il faut que je sois brouillé avec ma maîtresse[141]

Note 141:[ (retour) ] Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.

George Sand a compris que Musset était excédé. Elle va essayer de la résignation. Elle écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre[142]:

Note 142:[ (retour) ] Id., p. 439.