Elle traverse une crise terrible, elle va connaître des douleurs qu'elle ne soupçonnait pas. Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour écrire à l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses tourments à un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincère de son âme. Son expérience d'écrivain et de psychologue lui a proposé cette confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit jours, épanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et claire éloquence qui est tout son génie[138].

Note 138:[ (retour) ] G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. Mme Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. Il est inédit. Mais P. de Musset s'en est servi dans Lui et Elle, chap. xv. Maintes phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvède Barine en a donné aussi de courts fragments, pp. 83-87.

Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,—en bousingot;—croyant se distraire, elle s'y est ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie. Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis huit jours la laissent insensible.—Elle a posé chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister au besoin de lui parler de sa douleur. Il lui a conseillé de ne pas avoir de courage: «Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais pas le fier, je ne suis pas né romain. Je m'abandonne à mon désespoir; il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse à son tour, et il me quitte.»

Son chagrin à elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de se coucher en travers de sa porte....

... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux mot: dernière fois! Je souffrirai tant que tu voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du courage.—Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait: Tu fais bien! A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment de l'aimer ou jamais.»

Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin d'un bras solide pour la soutenir et d'un coeur sans vanité pour l'accueillir et la conserver. «Mais ces hommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse, et toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, elle m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai cherché un contrepoison qui m'a achevée....»

Son épanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le reprend au bout de trois jours pour consigner les précieuses confidences de trois de ses amis célèbres sur l'amour:

Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit qu'il fallait ruser avec les hommes et faire semblant de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139].

Note 139:[ (retour) ] La religieuse du couvent des Augustines où avait été élevée G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs fois après son mariage.—Est-ce cette amitié pour soeur Marthe qu'évoquent Camille et Perdican dans: On ne badine pas avec l'amour?

Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal désormais la consolera tous les soirs.