»Sous la possession de M. le comte de Pourtalès, une colonie pénitentiaire de jeunes garçons existait à l'île du Levant. Loin du contact des habitants du continent, cette colonie n'en était pas moins paraît-il, le repaire du vice croissant avec l'âge. Elle eut, il y a quelques années, une révolte sinistre. C'est que, soit dit en passant, quoique ses jeunes habitants fussent quelque peu occupés aux travaux des champs, travaux des plus moralisateurs pour les jeunes êtres dévoyés, ces êtres mal guidés, subissaient de plus une direction arbitraire, sans fermeté, l'opposée de celle qui, inspirée des sentiments élevés et généreux du père de famille, fait de l'enfant un homme et non un forçat de l'avenir.
»Il n'y a plus de colonie pénitentiaire à l'île du Levant.
»Nous y venions en promeneurs: nous avions ouï dire que le nouveau propriétaire comptait faire sur ce vaste domaine d'importantes cultures de primeurs. Il faut l'avouer, nous avions les oreilles quelque peu pleines de récits sur l'aridité de l'île, sur le peu d'abris qu'elle présenterait, etc. Nous nous étions dit toutefois: A l'île du Levant comme partout ailleurs, un bon cultivateur saura trouver bonnes les terres. Aujourd'hui, après avoir vu, nous disons:
»La végétation indigène, pins d'Alep, arbousiers très forts bruyères en arbre, lentisques, chênes-verts, cistes etc., qui luxuriante, couvre partout le sol, prouve la bonté de celui-ci. Les quarante à cinquante hectares de vignes plantées par M. de Pourtalès ont jadis, quoique insuffisamment soignées et fumées, émis une vigoureuse végétation. Aujourd'hui le phylloxera les a partout envahies, et si elles ne sont mortes encore, nous ne croyons pas cependant qu'elles se rétablissent.
»L'honorable directeur de la colonie agricole commencée à l'île du Levant par le nouveau propriétaire, a bien voulu nous accompagner dans notre excursion à travers l'île. L'excursion est longue, mais elle est intéressante; aussi, malgré une chaleur tropicale, la mer, très calme, nous envoyait à peine une bien légère brise, le charme éprouvé par les yeux empêchait de songer à la fatigue. Le terrain se prépare déjà à la culture au fond de nombreux vallons sur le versant sud. Les uns sont inclinés aux sud-est et les autres au sud-ouest mais tous sont dominés par des crêtes boisées abritant des vents du nord-ouest et de l'est, seuls violents et nuisibles dans l'île. Chaque vallon possède de l'eau de source, et les travailleurs qui préparent le sol à diverses cultures n'oublient point de préparer en même temps la captation et l'emmagasinage des eaux qui servent déjà à l'homme et qui arroseront plus tard les cultures.
»Les vallonnements des versants, de celui du sud surtout, qui, nous le répétons, est heureusement bien plus étendu en surface que le versant nord, se prêtent admirablement aussi à la création de barrages élevés, d'où l'eau, emmagasinée en hiver, pourra fertiliser, en été, de bien intéressantes cultures sur de considérables surfaces. Nous ne croyons pas exagérer en disant que l'eau des sources et celles des barrages qui peuvent être successivement établis, viendraient, étant intelligemment distribuée, à arroser au moins 150 hectares. Combien une telle surface, sous un tel ciel, ne produirait-elle de beaux et d'intéressants produits primeurs, plus précoces encore que ceux des côtes si privilégiées pourtant du continent voisin! Nous disons plus précoces, et cela nous semble pouvoir être affirmé. Sur la côte, les vents du nord, et aussi les courants venant des contreforts des Alpes ou des cimes neigeuses de l'Esterel, amènent parfois en hiver, des refroidissements nuisibles à la végétation. À l'île du Levant, comme il en est au reste aux autres îles de la côte, ces refroidissements sont moins sensibles. L'eau qui entoure le sol de toutes parts d'un élément à température uniforme, empêche ou modifie très heureusement dans toutes les îles, les brusques passages de la chaleur au froid, passages venant du continent, et que nous subissons. Du reste, des cultures de primeurs commencées depuis quelques années à l'île de Porquerolles, voisine de l'île du Levant, nous montrent une précocité avantageuse sur celle obtenue sur nos côtes. Nous parlerons un jour aussi de l'île de Porquerolles, non moins intéressante que celle du Levant.
»Les cultures arrosées de l'île du Levant devront être toutes complantées d'arbres fruitiers, des espèces abricotier, cerisier et pêcher, en se bornant bien entendu et à peu près exclusivement aux variétés précoces. Le produit de ces plantations sera assurément très rémunérateur. Sous les arbres viendront bien les cultures de petits pois et de pommes de terre, cultures rarement arrosées, et celles du haricot de printemps et d'automne, qu'il faut toujours arroser. Partie de ces terres arrosées pourra aussi, mais sans autres cultures sur le sol, dès que les arbres commenceront à produire, être couverte de plantations d'orangers et surtout de citronniers. Les produits assurément vaudront ceux de l'Italie et de l'Espagne.
»Les plateaux et les sols pentifs de l'Ile du Levant sont tous très propices à la culture de la vigne. Il y a un certain nombre d'années, alors que l'île appartenait à M. le comte de Pourtalès, des vignes à vin furent plantées au nord-ouest et à peu de distance de la colonie pénitentiaire et d'exploitation; cette partie de l'île n'est pas la mieux abritée et d'autre part le sol particulièrement schisteux n'a point été profondément défoncé. Cependant nous avons vu une bonne partie de ces vignes montrer encore des preuves d'une végétation jadis belle; malheureusement le phylloxera, cet infiniment petit qui se moque si bien des prohibitions émanées du cerveau des savants de cabinet, a pénétré dans l'Ile du Levant et toutes les vignes sont envahies. Le sulfure de carbone, la panacée officielle qui devait anéantir à jamais le nouvel ennemi de nos vignes a été appelé à l'Ile du Levant. Là, comme ailleurs il a fait merveille. Il a été appliqué par des travailleurs, officiels comme lui, délégués, à cet effet, par la compagnie P. L. M. Armés de leurs instruments connus, ils ont pendant tout l'hiver dernier et jusqu'en mars et avril, administré le sulfure de carbone dans toute l'étendue des vignes.
»Le principal résultat obtenu est la suppression de toute récolte; nous avons pu voir, en promenant longuement dans les vignobles, des parties étendues où les ceps relativement vigoureux encore portent, à la base de leurs sarments, les vestiges de formes de raisins; mais, à l'époque de la floraison et même avant, ces formes ont été annihilées.