»Un autre effet de l'application du sulfure de carbone ne se montre que trop largement sur les surfaces où le remède a été employé en fin de saison; là, les ceps les plus malades ont été tués par le remède. Au moment de l'élan de la végétation, ils ont commencé d'émettre quelques nouvelles pousses bientôt mortes en roussissant comme si elles eussent été atteintes par un corrosif. Quand nous les voyions, courant juillet, quelques-uns de ces ceps montraient toutefois de naissants et bien chétifs bourgeons. Assurément le volatile poison commençait à disparaître du sol et les ceps vivants encore s'empressaient de le constater.
»M. le Directeur de l'Ile du Levant avait eu soin de donner aux vignes sulfurées la distribution d'engrais religieusement recommandée au reste par les hauts et savants patrons du sulfure. Comptant sur la richesse apportée au sol par cette distribution, le directeur a essayé, ça et là, dans les parties où les ceps sont, entre lignes, largement espacés, des semis de pommes de terre, petits pois et haricots. Partout ils ont germé, mais, malgré les bienfaisantes pluies exceptionnellement prolongées, cette année, dans nos régions, c'est à peine si quelques-uns ont continué leur végétation. Là encore le sulfure a fait merveille.
»Jamais il ne nous avait été donné de rencontrer une constatation aussi irréfutable des dangers de l'emploi de cet insecticide qui, ainsi que d'autres que nous avons connus, réduit l'insecte à la famine en détruisant la plante qui le nourrit.
»Jusqu'à quand demanderons-nous encore ou serons-nous même forcés de demander la guérison de nos vignes à des insecticides? Les plus vantés, les plus officiels non plus que les prohibitions administratives n'empêchent point le phylloxera de continuer ses ravages et de les étendre chaque année en de nouvelles régions. Bien plus, comme nous venons de le constater dans les vignobles de l'Ile du Levant, ainsi que l'ont fait ailleurs des praticiens autorisés, l'un de ces insecticides, le plus vanté, le plus officiel de tous tue la vigne plus sûrement que le phylloxera.
»Jusqu'à quand voudra-t-on, sur trop de parties des régions viticoles, s'obstiner à repousser les vignes américaines qui, elles, nous sont offertes par la nature comme la base sûre de la reconstitution des vignobles détruits par le phylloxera.
»Nous voudrions qu'il fut donné aux vignerons, aux bons paysans de certaines régions viticoles où règne le phylloxera, régions où l'on impose le sulfure comme remède, tout en interdisant l'entrée des cépages américains, de voir, dans l'Hérault, dans les Bouches-du-Rhône, dans le Var et autres départements voisins, des vignobles splendides reconstitués avec les vignes américaines. Nous croyons bien que protecteurs des insecticides et prohibiteurs des cépages américains auraient fort à faire à se justifier ensuite auprès de ces paysans.
»Dans les départements dont nous parlons, l'insuffisance, nous dirons presque l'innocuité des insecticides n'est plus contestée par personne; la résistance, la luxuriante végétation de beaucoup de cépages américains, la belle production directe de quelques-uns sont prouvées, depuis plusieurs années, par d'importantes plantations en pleines régions phylloxerées. Des viticulteurs des plus autorisés, membres honorables de nos Parlements, remplissent un patriotique devoir en présentant au gouvernement les cépages américains comme le moyen à la fois unique et sûr de reconstituer nos vignobles. Espérons que leur voix qui est celle de la vérité ne tardera plus à être entendue. Espérons aussi que la Compagnie P. L. M. qui, croyant jadis à la puissance insecticide du sulfure de carbone, s'est dévouée à en propager l'emploi, voudra bien, aujourd'hui que l'inefficacité du sulfure est prouvée, accorder aide à la propagation des cépages américains. De la largeur et de l'activité de cette propagation dans les départements méridionaux partout phylloxerés dépend la prompte et indispensable reconstitution d'une triple source de richesse pour la France, pour ces départements, et pour les entreprises de transport. Il faut que les plants de Jacquez et de quelques autres variétés américaines bien connues de cépages à vin, dits à production directe, et que ceux d'autres variétés également américaines, précieux porte-greffes pour nos vignes françaises, puissent non-seulement être répandues partout où besoin est, mais aussi que leur prix d'achat soit mis à la portée de toutes les bourses.
»Au gouvernement, aux assemblées départementales, aux associations diverses, et aux compagnies de transport intéressées incombe la mission de poursuivre la propagation et l'abaissement des prix des cépages américains.
»A l'île du Levant, que nous quittons, nous recommandons particulièrement de planter des cépages américains porte-greffes, tels que Taylor, riparia et quelques autres également rustiques sur lesquels il faudra greffer le chasselas de Fontainebleau et le Lignan blanc ou Joanenc charnu pour la production du raisin de primeur à exporter. Sur les terrains de l'île, sous son climat et à ses expositions si favorisées, ces vignes de raisins de table donneront un revenu exceptionnellement rémunérateur.»