Le temps s’écoulait pour nous rapidement, et dans toute l’insouciance du jeune âge qui jouit du présent sans penser à l’avenir, lorsqu’un incident imprévu vint nous séparer.
Un dimanche, je passais la soirée chez le gouverneur de Cavite; Benoît s’y présenta, les vêtements en désordre et les traits aussi altérés que s’il venait d’être frappé d’un grand malheur.
«Nous sommes volés, dit-il, pillés, dévalisés; nous ne possédons plus rien; notre valet de chambre a brisé nos malles, s’est emparé de notre argent, de nos vêtements, de tout ce que nous possédions, puis il a pris la fuite.»
La physionomie de Benoît m’avait fait croire à une bien plus grande catastrophe que le malheur qu’il venait de m’annoncer, ce qui me fit lui répondre presque en souriant:
«Est-ce pour si peu de chose que vous êtes ainsi bouleversé? Cela n’en vaut pas la peine; Santiago ne nous a point enlevé une fortune, car vous et moi nous ne possédions pas grand’chose; et si, comme vous le dites, nous avons tout perdu, nos navires, où nous sont assurés un gîte et la nourriture, sont toujours dans le port. Calmez-vous, et allons voir si Santiago a fait quelque oubli, ou s’il est possible d’aller à sa poursuite.»
Nous nous rendîmes à notre demeure, où bientôt j’eus la conviction que mon ami Benoît avait raison pour ce qui le concernait; Santiago s’était littéralement emparé de tout ce qui lui appartenait, mais il avait scrupuleusement respecté tout ce qui était à moi.
Cette déférence de Santiago pour moi était une énigme; quelques jours après, mon vieux cuisinier me l’expliqua ainsi:
«Votre compatriote, me dit-il, n’est pas un bon chrétien, c’est un judio (juif). Jamais il ne prie pendant l’Angélus; tout au contraire, lorsque la cloche annonce aux fidèles de se recueillir, il prend son flageolet et se met à jouer, comme s’il voulait tourner en dérision la prière.»
C’était la vérité, et sans aucun doute Santiago avait cru faire une œuvre méritoire en dépouillant un mécréant.
Après avoir fait mon inventaire, je fus touché de l’affliction de mon ami; je lui proposai de nous mettre à la poursuite de Santiago. Nous montâmes à cheval, et prîmes la direction qu’il avait dû suivre.