La nuit était très-obscure; nous avions de la peine à diriger nos chevaux; à peu de distance du bourg de San-Roque, nous nous jetâmes dans des sables mouvants, où nos montures enfonçaient jusqu’à mi-jambes; Benoît, qui n’était pas bon cavalier, fit une chute qui le démoralisa complétement. Il me pria de retourner sur nos pas. Le lendemain il partit pour la capitale, où il espérait que s’était réfugié son voleur; ce ne fut que plusieurs mois après que je le revis à Manille.

Benoît parti, Cavite et ses alentours me parurent un champ trop limité pour satisfaire mon penchant aux grandes excursions; le fusil sur l’épaule, je me mis à parcourir le pays dans tous les sens.

Prenant pour guide le premier Indien que je rencontrais, je faisais de longues courses dans les campagnes, moins occupé à chasser qu’à admirer cette magnifique nature.

Je savais déjà un peu d’espagnol, auquel je pus bientôt ajouter quelques mots tagalocs.

Était-ce comme une excitation poétique? était-ce un désir vague d’affronter des dangers? J’aimais surtout à fréquenter les lieux retirés que l’on disait infestés de bandits; plus d’une fois j’en rencontrai sur ma route, mais la vue de mon fusil les tenait en respect, et je n’en avais pas peur.

Je puis dire qu’à cette époque (et ce n’était sans doute pas bravoure) j’avais si peu le sentiment du péril que j’étais toujours prêt à me mettre en avant lorsqu’il y avait un danger à courir.

Je voulais tout voir, tout expérimenter par moi-même: non-seulement la belle végétation qui se développe si majestueuse sur le sol des Philippines fixait mon attention, mais aussi les mœurs, les habitudes des naturels, si différentes de tout ce que j’avais vu jusqu’alors, excitaient à un haut degré ma curiosité.

J’allais de nuit à des fêtes indiennes dans un grand bourg près de Cavite, San-Roque, dont les habitants, tous marins ou ouvriers, sont connus pour les hommes les plus méchants et les plus pervers des Philippines.

Dans ces fêtes, plusieurs fois j’avais assisté à des rixes sanglantes, et vu tirer les poignards pour une futilité; souvent même je m’étais interposé avec succès comme médiateur dans ces débats.

Une nuit, j’étais resté plus tard que de coutume à un bal; je me rendais seul du bourg à la ville, en traversant la presqu’île qui les sépare, lieu désert et renommé pour les nombreux assassinats qui s’y commettent; à peu de distance de moi j’entendis des voix confuses, entre lesquelles je distinguai quelques paroles en anglais, puis un bruit sourd, tel que les sanglots d’une personne qu’on étouffe.