Cette route me semblait d’autant préférable que j’allais parcourir un pays habité par quelques Igorrotès, cette autre espèce de sauvages que je ne connaissais pas.
Les montagnes que nous traversions étaient couvertes de magnifiques forêts. De temps en temps, de riches vallées se déroulaient sous nos pieds; les herbes y étaient si hautes et si touffues, que nous avions de la peine à les écarter pour nous frayer un passage.
Tout en cheminant, mon lieutenant cherchait à tuer quelque gibier qui servirait à nous nourrir; quant à moi, j’étais trop en contemplation devant les sites admirables que nous rencontrions, trop amoureux de cette nature vierge, féconde, qui s’épanouissait devant nous, pour songer à chasser.
Mon fidèle Alila était moins enthousiaste, mais il était en revanche plus prudent.
Au déclin du jour de notre départ, il tira un cerf. Nous fîmes halte auprès d’un ruisseau, nous coupâmes du palmier pour remplacer le riz et le pain, et nous nous mîmes à manger le foie de l’animal à la broche. Notre repas fut copieux. Ah! que de fois depuis, assis à une bonne table, devant des mets succulents et recherchés, dans des salles à manger dont l’atmosphère était tiède et parfumée par l’arôme des plats, ai-je regretté mon souper pris avec Alila dans le bois, après une journée de course dans les montagnes! Quel est donc le mortel qui pourrait oublier de pareilles heures, de pareils lieux?
Habitation des Igorrotès.
[1] Les Tinguianès ont pour ennemis acharnés une race de sauvages cruels et sanguinaires qui habitent tout à fait dans l’intérieur des montagnes; ils ont aussi à craindre les Igorrotès, qui vivent plus près d’eux, mais qui sont moins sauvages. J’aurai plus tard l’occasion d’en parler.
[2] Nom que l’on donne au jus de cannes à sucre fermenté.