Seuls, ma femme et moi, nos journées s’écoulaient paisibles et heureuses; nous ne connaissions point l’ennui. L’affection que nous avions l’un pour l’autre était trop vive et trop positive pour ne pas nous suffire à nous-mêmes.
Cette douce solitude fut bientôt interrompue par un événement heureux et imprévu.
Chose assez rare à Jala-Jala, je reçus de Manille une lettre qui m’annonçait que mon frère aîné, Henri, venait d’arriver; qu’il avait été reçu par mon beau-frère, et qu’il m’attendait avec toute l’impatience que l’on peut se figurer.
Je n’avais point su qu’il eût quitté la France pour venir me trouver; aussi cette nouvelle, cette arrivée subite, me causèrent-elles autant de surprise que de joie.
J’allais donc revoir un des miens, un frère pour lequel j’avais toujours eu une tendre amitié. Oh! celui qui jamais ne s’est éloigné de ses dieux pénates, de sa famille, de ses premières affections, comprendra difficilement toute l’émotion que produisit en moi cette heureuse lettre.
Les premiers transports de ma joie un peu calmés, je ne voulus pas perdre un instant pour me rendre à Manille.
Mes préparatifs de départ furent bientôt faits; je choisis ma pirogue la plus légère et mes deux plus vigoureux Indiens, et, quelques instants après avoir embrassé ma chère Anna, je voguais sur les eaux du lac, trop lentement, hélas! pour mon impatience; car j’aurais voulu pouvoir donner des ailes à ma frêle embarcation, et parcourir, aussi vite que ma pensée, l’espace qui me séparait de mon frère.
Jamais voyage ne me parut plus long, et cependant mes deux robustes rameurs, animés par mon impatience, employaient toute leur force à seconder mes désirs.
J’arrivai enfin, et me rendis de suite chez mon beau-frère; je me jetai dans les bras de Henri.
L’émotion que nous ressentîmes tous les deux nous priva longtemps de l’usage de la parole; nos larmes, qui coulaient abondamment, attestaient seules la joie de nos cœurs.