«Nous sommes à toi, nous t’avons donné nos cœurs: que pouvons-nous t’offrir? Des fleurs, des fruits; c’est tout ce que tes enfants possèdent.»

Après le compliment, les plus agiles exécutaient des danses du pays. Ensuite, un des jeunes gens jouait une pantomime; il représentait, avec une expression très-souvent comique, quelque scène de la vie indienne: c’étaient des voyageurs égarés et mourant de faim. L’un d’eux va à la découverte. Il aperçoit une ruche d’abeilles. Il fait signe à ses compagnons, pour leur faire part du bon repas que les abeilles lui promettent. Cependant il craint leurs piqûres, et ne s’approche qu’avec précaution. Il réunit quelques broussailles, et y met le feu; il est aveuglé par la fumée. Lorsqu’il croit les abeilles parties, il tire, tout joyeux, son coutelas pour détacher le rayon qui pend à la branche[4]. Mais les abeilles viennent bourdonner à ses oreilles et l’attaquer de tous côtés; il fait alors les grimaces et les contorsions qui représentent la douleur occasionnée par la piqûre des abeilles.

Après la pantomime, venait un bateleur qui exécutait des tours d’adresse et d’escamotage.

Lorsque les jeux et les danses étaient terminés, la troupe joyeuse se retirait, et la fête continuait dans le village. J’avais eu soin d’y faire préparer une immense table, copieusement servie pour tous ceux qui voulaient prendre part au repas que j’offrais.

Le reste de la journée se passait en combats de coqs, et la nuit tout entière en jeux de cartes et de hasard.

Jala-Jala était en pleine prospérité: des champs immenses de riz, de cannes à sucre et de café avaient remplacé des forêts et des bois improductifs; de gras pâturages étaient couverts de nombreux troupeaux, un beau village à l’indienne occupait le centre des exploitations.

On y voyait toujours régner l’abondance, l’activité, comme la joie sur la physionomie de tous les habitants.

Ma maison était devenue le rendez-vous de tous les voyageurs qui arrivaient à Manille, et un lieu de convalescence pour bien des malades qui venaient respirer le bon air de Jala-Jala et y jouir de tous ses agréments.

Là, point de distinctions; tous les hommes étaient égaux pour nous, Français, Espagnols, Anglais, Américains: quelle que fût la nation de ceux qui abordaient à Jala-Jala, ils étaient reçus en frères, avec toute la cordiale hospitalité que l’on trouvait autrefois dans nos colonies.

On jouissait d’une liberté entière dans ma seigneurie; seulement, celui qui ne voulait pas manger seul ne devait pas oublier l’heure des repas; aux autres heures de la journée, chacun se livrait à ses goûts divers.