Ils se divisaient en trois bandes: le gobernadorcillo, les vieillards et les hommes mûrs formaient la première, les femmes mariées la seconde, et la troisième se composait de la troupe joyeuse des jeunes gens et des jeunes filles.

Pendant la nuit, ils ornaient les abords de ma maison de longs et flexibles bambous, entourés de guirlandes de verdure et de fleurs. Le matin, tout le village était en fête. A neuf heures, le gobernadorcillo en grande tenue, le père Miguel dans ses plus beaux habits, avec un fouet richement orné à la main[1], suivis de tous les hommes du village, nous faisaient la première visite.

Le gobernadorcillo nous offrait, au nom d’eux tous, des fleurs et des fruits. (C’étaient les seules choses que je consentais à recevoir.)

Le père Miguel prononçait un long discours pour nous complimenter. Je faisais servir des rafraîchissements, et, excepté le père Miguel qui restait avec nous, tous se retiraient pour céder la place à leurs femmes.

Elles apportaient une couronne formée de l’assemblage de tous les bijoux en or qu’elles possédaient: sur de flexibles baguettes de bambous, chaînes, médailles, bagues, boucles d’oreilles étaient groupées comme par la main d’un habile artiste. Si c’était Anna que l’on fêtait, la femme du gobernadorcillo plaçait sur sa tête cette couronne improvisée; l’étiquette exigeait qu’elle la gardât pendant toute la durée du discours de compliment et l’offrande des fleurs et des fruits.

Arrivait ensuite la bande bruyante des jeunes gens et des jeunes filles. La plus jolie faisait une seconde représentation du couronnement, et la meilleure chanteuse, accompagnée d’un joueur de guitare, présentait l’offrande, et chantait le compliment composé à l’avance par toute la troupe. Ce compliment, en langue tagale, était toujours gracieux et plein de poésie, surtout lorsqu’il s’adressait à ma femme. En voici un échantillon, dont j’ai conservé la traduction:

«Tala[2], qui paraît le soir sur la montagne, un matin, plus brillante que jamais, sortit du lac et vint se fixer parmi nous[3].

«C’était la reine de Jala-Jala, plus bienfaisante que Tala de la montagne, qui ne donne qu’une faible clarté au voyageur égaré.

«C’était toi, lumière de tes vassaux, mouchoir de larmes des affligés.

«Reine de Jala-Jala, tu es pour nous un brillant soleil, et la pluie du matin qui fait renaître les jeunes plantes que la sécheresse faisait mourir.