J’étais aimé de mes Indiens, j’étais sûr de leur fidélité; aussi rien ne me coûtait lorsqu’il s’agissait de leur rendre un service. Ma sollicitude n’était pas seulement acquise aux habitants de Jala-Jala; elle s’étendait sur tous ceux de la province.

Tous les mois j’allais à Pagsanjan pour y voir l’alcade. C’était une visite que je nommais visite du pardon. Dans les prisons du chef-lieu, il y avait toujours un assez grand nombre de détenus qui n’avaient commis que des fautes légères. L’alcade, don Prudencio de Santos, homme honorable et bon, avec lequel j’étais intimement lié, ne pouvait pas leur infliger le châtiment qui lui eût paru juste, et les renvoyer; son ministère l’obligeait à instruire leur procès, et à les soumettre au jugement des tribunaux.

Ainsi qu’en Europe, la justice n’est guère expéditive aux Philippines; aussi beaucoup de ces malheureux attendaient-ils pendant des années un arrêt qui les rendît à la liberté.

Dès mon arrivée à Pagsanjan, les parents ou les amis des détenus me présentaient des pétitions, et me priaient d’intercéder pour eux. J’examinais les fautes qu’ils avaient commises. Si elles étaient de nature à ne mériter qu’une simple correction, je leur demandais de se conformer à celle qui me paraîtrait juste; leur réponse était toujours affirmative. Je négociais alors avec l’alcade; je débattais avec lui le châtiment qui serait appliqué à mon client. Lorsque nous étions d’accord, il envoyait un ordre à la prison; mon Indien signait un procès-verbal constatant qu’il s’en était rapporté à mon arbitrage; il recevait la correction que j’avais demandée pour lui, et il était immédiatement mis en liberté.

Le soir, en retournant à mon habitation, je trouvais sur la route tous ceux qui me devaient la liberté; ils m’attendaient pour me remercier, et me demander ma main à baiser en signe de reconnaissance.

Après de pareilles visites, j’avoue que j’éprouvais une satisfaction bien douce, le bonheur que seul peut apprécier celui qui a rendu un captif à la liberté.

Mes Indiens m’étaient aveuglément soumis; j’étais si certain de leur fidélité, je le répète, que je ne prenais plus contre eux les précautions auxquelles je m’étais assujetti la première année de ma demeure à Jala-Jala.

Mon Anna partageait chaque jour davantage mes travaux, mes inquiétudes, une partie même de mes dangers. Eût-il été possible de ne pas l’aimer d’une affection plus touchante que celle qu’on éprouve pour sa compagne dans une vie paisible et insignifiante? Avec quel bonheur elle me recevait après la moindre absence! La joie et la satisfaction brillaient sur son visage; ses caresses étaient un baume qui dissipait toutes mes fatigues; et les reproches même qu’elle me faisait avec tant de douceur, pour l’inquiétude que je lui avais causée, étaient encore pour moi du bonheur.

Je n’avais qu’à me louer des preuves de reconnaissance que me donnaient continuellement mes Indiens.

Les jours de la fête de ma femme et de la mienne, ils employaient toute leur intelligence à les célébrer avec le plus de solennité possible.