A peine le jour commence-t-il à luire, que tous les chasseurs sont sur pied. Les yeux fixés sur le presbytère et sur les cases du village, qui apparaissent au-dessous d’eux comme des cabanes de Lilliputiens, ils se tourmentent et se désolent de la paresse du curé et de celle de leurs femmes, que, dans leur impatience, ils trouvent moins diligentes qu’à l’ordinaire.

Après une longue et ennuyeuse attente, un point noir, suivi de quelques points blancs, descend les degrés du presbytère et se dirige vers l’église. C’est le pasteur avec ses sacristains. La joie se manifeste parmi les chasseurs: ils n’ont plus que quelque quart d’heure d’attente pour commencer la guerre qu’ils ont déclarée aux habitants des forêts. Les femmes, car il n’y a plus d’hommes dans le village, se rendent à l’église, ainsi que les habitants de la demeure du maître. C’est le signal que l’office va commencer; c’est aussi celui du recueillement et du silence pour les chasseurs. Tous, au même instant, tombent à genoux, et adressent leurs prières au Tout-Puissant.

Ce silence, qui a remplacé le flux de paroles qui s’échangeaient bruyamment un instant avant; cet immense lac aux eaux paisibles et argentées; ces belles montagnes couvertes de toute la richesse d’une végétation dans un printemps perpétuel; ce lever imposant et majestueux du soleil, encore enveloppé des vapeurs de la nuit, ne projetant de son disque de feu que de faibles rayons, et permettant à l’œil de le fixer sans fatigue; ces humbles et modestes cabanes d’où s’élèvent quelques faibles colonnes de fumée indiquant la vigilance de leurs habitants; enfin, ces hommes prosternés au sommet de la montagne, adressant leurs vœux au Créateur, formaient le tableau le plus capable d’impressionner l’observateur, et de lui faire adorer la majesté de Dieu. Ce n’est jamais sans émotion que le souvenir de cet imposant spectacle se présente à ma mémoire.

Après la prière, les chasseurs, sans changer d’attitude, portaient leurs regards sur le clocher d’où devait partir le signal de la fin de l’office divin. Dès qu’ils apercevaient le sacristain monter l’échelle pour sonner les cloches, la scène changeait instantanément. Ils jetaient des cris de joie, auxquels venaient se mêler les aboiements des chiens. Chacun s’emparait de ses armes, et toute la bande prenait la direction des forêts. Ce n’était pas le moment le moins pittoresque de la journée: la diversité des costumes et des armes; les piétons, les cavaliers, des chiens courant de tous côtés, formaient un départ de chasse bien digne d’être représenté par un habile pinceau.

La chasse était toujours abondante, bien que les habitants des forêts, malgré la croyance des Indiens, ne soient pas plus faciles et plus doux ce jour-là qu’un autre jour. Malheur si, contre la volonté des chasseurs, on venait à débusquer un buffle! C’était alors un sauve qui peut général. Les plus lestes grimpaient sur les arbres; ceux qui se trouvaient à portée gravissaient, pour jouir du coup d’œil, sur la crête des montagnes; des cris partaient de tous côtés, surtout si quelqu’un de la bande se trouvait en danger, ainsi qu’il nous arriva un jour avec un enfant d’une douzaine d’années.

Cet enfant nous fit passer un moment émouvant de crainte et d’angoisse: il était à cheval; un énorme buffle le poursuivait avec un acharnement incroyable. L’enfant avait mis son cheval au galop, et fuyait de toute la vitesse de sa monture. De tous côtés on lui criait: «Sauve-toi, le caravao approche! Tu es pris: recommande ton âme à Dieu.» C’était aussi au buffle que l’on adressait toutes les menaces et les imprécations imaginables, comme s’il eût été une créature humaine.

Quelques pas seulement séparaient l’ennemi de celui qui allait être la victime. Il se fit un moment de silence; l’émotion des spectateurs était grande: chacun s’attendait à voir les énormes cornes du terrible animal labourer le corps du cheval, puis mettre en lambeaux le malheureux enfant.

Celui-ci cependant ne perdait pas la tête, et veillait plus qu’on ne le pensait à sa conservation.

Il avait dirigé son cheval vers une partie de la plaine où se trouvait un arbre séculaire, et en passant dessous, au galop, il s’élance d’un bond sur une des branches. Il était sauvé. Un hourra général, en signe d’allégresse, fit retentir tous les échos de la montagne. Le cheval, libre de son cavalier, doubla de vitesse, changea de direction, et, au lieu de suivre un plan incliné, se dirigea vers la montagne. Le buffle, poursuivi par les chiens, voyant sa victime lui échapper, regagna la forêt[5].

Une autre fois, j’étais accompagné par des étrangers: la chasse ne fut pas une de celles où les animaux, pleins de mansuétude et de douceur, comme le disent les Indiens, se laissent prendre sans se défendre. Nous avions abattu d’assez bonne heure trois cerfs et deux sangliers. Je dis à mes hôtes: «Mes chiens suivent un sanglier énorme; c’est une bête qui nous mènerait loin. Nous avons assez de venaison; retournons à l’habitation.»