Un Indien qui nous accompagnait, armé seulement de son poignard et d’une mauvaise lance, me dit:

«Maître, je veux avoir ce sanglier; permettez-moi de suivre la chasse.»

«Bien, lui dis-je, fais ta volonté; aujourd’hui liberté entière à tous les chasseurs.»

Il partit aussitôt pour rejoindre les chiens, et nous rentrâmes à l’habitation.

La journée se passa sans avoir des nouvelles du chasseur. Ce ne fut qu’à huit heures du soir qu’on m’amena, sur un buffle, Indien et sanglier. Le malheureux était couvert de sang et de blessures. Il en avait à la jambe, à la cuisse, au ventre, à la mâchoire inférieure; la main gauche était littéralement broyée. Avant de lui adresser aucune question, je bandai ses plaies. Lorsque j’eus terminé, je l’invitai à me raconter ce qui lui était arrivé. Voici sa réponse:

«Maître, faites-moi donner un verre de vin, afin que je ne perde pas courage.»

Après avoir avalé un petit verre d’eau-de-vie, il commença ainsi sa narration:

«Il était déjà tard lorsque j’ai pu rejoindre le sanglier. Il faisait tête aux chiens. Je lui portai un coup de lance qui le traversa; mais le bois de ma lance s’étant brisé, il s’est jeté sur moi, et m’a blessé au ventre et puis à la cuisse. J’ai voulu reculer: il m’a porté un coup à la jambe, qui m’a fait tomber. C’est alors qu’il m’a frangé le menton, comme vous l’avez vu. Dans ce moment, me voyant perdu sans rémission, je recommandai mon âme à Dieu. Cependant il me vint une idée: ce fut de lui fourrer la main gauche dans la gueule. Pendant qu’il la mordait et que j’éprouvais d’atroces souffrances, je pus tirer mon poignard de la main droite. Je lui portai plus de vingt coups avant de le tuer. Je vous assure qu’il avait la vie dure. Lorsqu’il fut mort, je croyais bien que j’allais mourir aussi à côté de lui. Je ne pouvais plus ni marcher, ni remuer; mais heureusement Sourout, qui revenait de la chasse, a entendu les chiens. Il est venu à mon secours, et m’a ramené dans l’état où vous me voyez.»

Pendant un mois je donnai des soins au malheureux chasseur. J’eus le bonheur de le guérir de ses blessures, mais non de la guerre à mort qu’il déclara à ceux qu’il appelait toujours ses ennemis: les sangliers.

Les chasseurs qui voulaient se livrer à un exercice moins fatigant faisaient dans de jolies embarcations la guerre aux oiseaux aquatiques, et pouvaient passer sur les petites îles situées entre la terre de Jala-Jala et l’île de Talim.