Pour les sauver, elle les fit monter dans un donjon; mais à peine venait-elle d’en fermer la porte, que les assassins, couverts du sang de l’infortuné Dibard, se présentèrent devant elle et lui demandèrent la proie qui venait de leur échapper.

«Les Français, répondit madame Escarella, sont sous ma sauvegarde, et je ne vous les livrerai pas. Si vous voulez briser cette porte, vous commencerez par m’assassiner moi-même. Vous êtes des lâches; retirez-vous, ou le gouverneur que j’ai envoyé prévenir ne tardera pas à vous faire châtier comme vous le méritez.»

L’énergie et la résolution de cette courageuse femme imposèrent assez aux assassins pour les obliger à se retirer, et ils allèrent chercher dans un autre quartier des victimes moins bien défendues.

A peu de distance du lieu où venait de se commettre le meurtre du capitaine Dibard, habitait M. Lestoup, capitaine du navire de Bordeaux l’Alexandre. Il avait avec lui six personnes de son bord.

Tous étaient à table lorsque les Indiens envahirent leur maison à l’improviste, se précipitèrent sur eux et les égorgèrent, sans qu’un seul échappât.

Au même instant, trois Anglais, dans une maison contiguë, subissaient le même sort que les malheureux Français.

M. Darbel, gérant d’une habitation sur les bords du Pasig, pour se soustraire à la fureur de ses ouvriers, s’était jeté dans une pirogue qu’il dirigeait vers Manille, où il espérait se mettre sous la protection des Espagnols.

Poursuivi, près d’être atteint dans sa frêle embarcation, il sauta à terre; mais bientôt il se voit entouré par les Indiens, et, considérant sa perte comme inévitable, il se résignait à mourir. Adossé à un mur, il avait déjà reçu trois coups de sabre, lorsqu’un métis, témoin de la cruauté de ses compatriotes, s’élança hors de sa maison, écarta la foule, s’empara de Darbel déjà presque évanoui, l’entraîna, et l’emporta, pour ainsi dire, jusqu’à sa demeure.

Cet acte de courage et de dévouement sauva la vie à Darbel et fut cause de la mort du généreux métis. L’émotion qu’il avait ressentie et l’effort qu’il avait fait lui produisirent de violentes palpitations de cœur, qui se terminèrent par la rupture d’un anévrisme.

Il serait trop long de compter ici tous les massacres, tous les crimes commis dans les faubourgs de Manille et ses environs, sur des personnes isolées et surprises sans défense. Je terminerai ce déplorable tableau par le récit d’un dernier drame auquel un de nos compatriotes, qui habite Paris, échappa comme par miracle.