Il attendit vainement plus de deux mois; mais au bout de ce temps l’Indien vint me dire que le monstre s’était emparé d’un cheval, et que, pour le dévorer tout à son aise, il l’avait entraîné dans la rivière.
Je me rendis aussitôt sur les lieux: j’étais accompagné de mes gardes, de mon curé qui voulait absolument voir la chasse d’un caïman, et d’un Américain mon ami, M. George Russell[2], qui se trouvait alors à mon habitation.
Je fis tendre les filets de distance en distance, afin que le caïman ne put pas retourner au lac.
Cette opération ne se faisait pas sans quelques imprudences: par exemple, lorsque les filets furent placés, un Indien plongea pour s’assurer qu’ils arrivaient bien jusqu’au fond, et que notre ennemi ne pouvait s’échapper en passant par-dessous; mais il pouvait fort bien se trouver entre l’intervalle qui séparait les filets, et croquer mon Indien.
Heureusement tout se passa au gré de nos désirs.
Quand tout fut prêt, je fis mettre sur la rivière trois pirogues fortement unies, bord contre bord, et au milieu quelques Indiens armés de lances et de grands bambous, avec lesquels ils pouvaient toucher le fond.
Enfin, toutes les mesures prises pour arriver à mon but sans craindre d’accident, mes Indiens avec leurs longs bambous commencèrent à battre la rivière.
Un animal d’une taille aussi formidable que celui dont nous faisions la recherche ne se cache pas facilement.
Aussi le vîmes-nous bientôt à la surface de l’eau, battant l’onde de sa longue queue, faisant claquer ses mâchoires, et cherchant à atteindre ceux qui osaient le troubler dans sa retraite.
Dès qu’il parut, chacun poussa des cris de joie; les Indiens des pirogues lui jetèrent leurs lances, et nous autres, placés sur les deux bords, nous fîmes une décharge générale; mais les balles rebondissaient sur les écailles sans pénétrer.