Il croyait être parfaitement en sûreté. Il tira son coutelas, et se mit à observer ce que ferait le caïman, qui, pendant que l’Indien était descendu de son cheval, s’était approché de celui-ci, avait élevé son énorme tête au-dessus des eaux, s’était jeté sur le cheval, et l’avait saisi par la selle. Le cheval avait fait un effort, les sangles s’étaient rompues, et pendant que le caïman broyait la selle entre ses dents il s’était sauvé à terre.

Mais bientôt le caïman s’était aperçu que sa proie lui avait échappé; il rejeta la selle et s’avança vers l’Indien.

Nous nous aperçûmes de ce mouvement, et criâmes tous aussitôt:

«Sauve-toi! sauve-toi! le caïman va te trouver!»

Mais l’Indien impassible, son coutelas à la main, ne bougea pas.

Le monstre s’avança vers lui; l’Indien lui porta un coup sur la tête: c’était une chiquenaude sur la corne d’un taureau!...

Le caïman fit un saut, le saisit par une cuisse, et pendant plus d’une minute nous vîmes mon pauvre berger, le corps droit au-dessus de la surface de l’eau, les mains jointes, les yeux au ciel, ayant l’attitude d’un homme qui implore la clémence divine, entraîné vers le lac; bientôt il disparut...

Le drame était achevé, l’estomac du caïman lui servait déjà de tombeau.

Pendant ce moment d’angoisse nous étions restés silencieux; mais à peine mon pauvre berger eut-il disparu, que nous jurâmes de le venger.

Je fis fabriquer trois filets de grosses cordes, qui pouvaient chacun barrer la rivière; je fis aussi construire une petite cabane, et j’y logeai un Indien qui devait faire une garde assidue, et me prévenir lorsque le caïman reviendrait dans la rivière.