Notre manœuvre réussit à merveille, et mes Indiens eux-mêmes, à l’aide du rotin, me rejoignirent promptement.
Nous nous trouvâmes bien heureux tous les trois sur l’autre bord, d’autant plus que nous espérions arriver avant la fin du jour à l’océan Pacifique.
Nous en avions assez des bois! il nous tardait de revoir le soleil, voilé depuis plusieurs jours à nos regards. Les sangsues nous causaient toujours une vive souffrance, et nous affaiblissaient de plus en plus; notre chétive nourriture n’était pas suffisante pour réparer nos forces épuisées: du reste, nous ne doutions pas qu’arrivés à la mer nous ne fussions amplement dédommagés des privations et des fatigues que nous avions endurées.
Bref, avec l’espoir nous avions retrouvé notre grand courage et oublié la fatale nuit d’orage.
Je marchais presque aussi vite que mes Indiens, qui, comme moi, avaient hâte de sortir de l’humidité insupportable au milieu de laquelle nous vivions depuis plusieurs jours.
Il y avait deux heures que nous avions quitté le torrent, quand un bruit sourd et lointain vint frapper nos oreilles.
Nous crûmes d’abord que c’était un nouvel orage; mais bientôt nous reconnûmes que ce bruit régulier, qui paraissait venir de si loin, n’était autre que le murmure de l’océan Pacifique, et le bruit des vagues qui viennent se briser sur la côte-est de Luçon.
Cette certitude me causa une bien douce émotion.
Dans quelques heures j’allais revoir mon ciel bleu, me réchauffer aux rayons bienfaisants du soleil, n’avoir plus la vue limitée que par l’horizon; j’allais enfin me débarrasser des maudites sangsues, saluer de nouveau la nature animée par des oiseaux et des animaux, en échange des solitudes que nous venions de parcourir.
Nous étions sur le versant des montagnes; la pente était douce et notre marche facile.