Toutefois, au milieu de tous ces préparatifs, moi seul n’étais pas aussi pressé, et malgré mes douleurs je conservais ma présence d’esprit, et ne voulais pas mourir.

Était-ce du courage? Était-ce cette grande confiance de ma force et de ma robuste santé qui me faisait croire à ma guérison? Était-ce un pressentiment, une voix intérieure qui me disait: Les médecins se trompent; et quelle surprise ils auront demain de me trouver mieux!... Bref, je ne voulais pas mourir; selon moi, ma volonté devait arrêter l’ordre de la nature, et me faire survivre à toutes les douleurs imaginables.

Le lendemain, j’étais mieux; les médecins me trouvèrent le pouls régulier et sans intermittence. Quelques jours après, le poison passa de la poitrine à la peau; tout mon corps se couvrit d’une éruption miliaire... Dès lors j’étais sauvé.

Ma convalescence fut longue, et plus d’une année après je ressentais encore de vives douleurs dans la poitrine.

Pendant le cours de ma maladie, j’avais reçu bien des marques d’affection de mes compatriotes, et en général de tous les Espagnols habitants de Manille; je dois dire ici, à la louange de ces derniers, que, pendant vingt années passées aux Philippines, j’ai toujours trouvé, dans tous ceux avec lesquels j’ai eu des relations, une grande noblesse d’âme et un dévouement sans égoïsme.

Aussi jamais je n’oublierai tous les services que j’ai reçus de cette noble race, pour qui je conserve de vifs sentiments de reconnaissance.

Pour moi, tout Espagnol est un frère à qui je serais heureux de prouver que ses compatriotes n’ont point obligé un ingrat.

J’espère que mon lecteur me pardonnera de m’éloigner ainsi de mon sujet pour remplir un devoir de reconnaissance. Ne sont-ce pas mes souvenirs que j’écris[2]?

Le désir d’entreprendre prochainement avec mon fils le voyage qui devait me rendre à ma patrie, la pensée de revoir ma bonne mère, mes sœurs et tant d’amis que j’y avais laissés, me réconciliait avec l’existence, et me faisait entrevoir encore un peu de bonheur.

J’attendais avec impatience l’époque de m’embarquer; mais, hélas! ma mission n’était point encore terminée aux Philippines, et une nouvelle catastrophe allait rouvrir toutes mes douleurs.