Après avoir échappé à l’attaque des Ajetas, je m’étais aperçu que j’avais une petite blessure à l’index de la main droite, et j’attribuai ce léger accident à une branche ou une épine qui m’avait froissé lorsque, avec tant de précipitation, nous nous sauvions des flèches que nous décochaient les sauvages.

La première nuit que je passai à Manille, je ressentis à l’endroit de cette légère blessure des douleurs si aiguës, que je tombai deux fois sans connaissance.

La souffrance augmentait à chaque instant, et devint si violente, que je ne doutai plus qu’elle ne fut causée par le poison d’une flèche d’Ajetas; je fis venir un de mes confrères.

Après un scrupuleux examen, il me fit au doigt une large incision qui ne me procura aucun soulagement; la main, au contraire, s’envenimait. Peu à peu l’inflammation gagna tout le bras, et je fus bientôt dans un état alarmant...

Bref, après un mois de souffrances et d’inquiétudes les plus cruelles, il sembla que le poison fût passé à la poitrine. Je n’avais pas un moment de sommeil, et malgré moi des cris sourds et douloureux sortaient de ma poitrine en feu; mes yeux se voilaient, une sueur ardente inondait mon visage, mon sang brûlant ne circulait plus dans mes veines, ma vie semblait s’éteindre.

Les médecins déclarèrent que je ne passerais pas la nuit.

D’après les usages du pays, on me prévint qu’il fallait songer à mettre ordre à mes affaires.

Je demandai qu’on fit venir près de moi le consul général de France, mon bon ami, Adolphe Barrot.

Je savais Adolphe homme de cœur et de dévouement: je lui recommandai mon fils. Il me promit d’en avoir soin comme s’il eût été son propre enfant, de le conduire en France et de le remettre à ma famille.

Ensuite vint un bon moine dominicain: nous nous entretînmes longuement, et, après m’avoir prodigué les consolations de son ministère, il m’administra l’extrême-onction. Tout enfin s’était passé avec les formes voulues; il ne manquait plus que moi pour achever la cérémonie funèbre.