Des Ajetas ou Négritos.

Si on se perd en conjectures sur l’origine des habitants de la terre des infidèles, il n’en est pas de même des Ajetas. Toutes les traditions indiennes s’accordent à dire qu’ils sont les véritables aborigènes et les anciens possesseurs des Philippines.

A certaine époque ils étaient si nombreux, si puissants, que beaucoup de villages tagalocs les reconnaissaient pour maîtres et seigneurs du sol, et leur payaient un tribut annuel en riz, en patates, ou en maïs.

Ainsi que j’ai déjà eu occasion de le dire, tous les ans, à une époque déterminée, ils descendaient de leurs montagnes, sortaient de leurs forêts, et obligeaient les Tagals à payer le tribut. Si ces derniers refusaient, ils leur déclaraient la guerre, et ne retournaient dans leurs forets qu’après avoir coupé quelques têtes à leurs vassaux. Ils emportaient ces têtes comme trophées et comme preuves de leur domination.

Après la conquête des Philippines, les Espagnols prirent la défense des Tagalocs; et les Ajetas, éprouvant pour la première fois l’effet des armes à feu, furent saisis d’effroi, obligés de demeurer dans leurs forêts et de renoncer à l’exercice de leurs droits de suzeraineté.

J’ai déjà eu l’occasion, lorsque j’ai raconté mon voyage chez les Ajetas, de parler longuement de cette race d’hommes, la seule qui vit, aux Philippines, à l’état de nature primitive. C’est la plus nombreuse, la plus répandue.—Elle n’est susceptible d’aucune civilisation, et a donné, dans plus d’une occasion, la preuve irrécusable qu’elle préfère sa vie nomade, l’ombre des bois pour abri, l’écorce des arbres pour vêtements, la terre nue pour reposer ses membres, la poursuite de sa proie pour assouvir sa faim, aux douceurs et au confortable de la vie civilisée. Elle peut être comparée à certains animaux sauvages qu’on n’a jamais pu réduire à l’état de domesticité.

Un archevêque de Manille avait pu se procurer un Ajetas tout à fait en bas âge. Il le fit élever avec une sollicitude toute paternelle. Après lui avoir fait donner une instruction solide, il le destina à l’état ecclésiastique; mais lorsqu’il fut devenu vicaire, et par conséquent entièrement libre, pouvant mener une existence paisible et heureuse, il se rappela son enfance, sa vie nomade d’autrefois, ses montagnes et ses forets. Tout à coup il se dépouille de sa soutane, reprend le vêtement primitif de ses parents, s’enfuit, et va les rejoindre. Toutes les tentatives qu’on a pu faire pour le ramener à la vie civilisée furent inutiles.

On pourrait citer bien des exemples de ce genre.

Il serait impossible de déterminer, même approximativement, la population des Ajetas. Elle a dû considérablement diminuer depuis la conquête des Philippines; elle finira par disparaître entièrement.

§ VI.—Règne animal.