Il serait difficile d’indiquer d’une manière exacte l’origine des Tinguianès, de même que celle des peuplades qui les avoisinent. Il paraît cependant certain qu’ils ne sont point aborigènes des Philippines.
Les Tinguianès, par leur couleur, leurs belles formes, leurs cheveux longs, leurs yeux bridés, le prix qu’ils attachent aux vases en porcelaine, leur musique, par l’ensemble de leurs habitudes enfin, pourraient bien descendre des Japonais. Peut-être, à une époque sans doute bien reculée, des jonques japonaises, poussées par la tempête, auront-elles fait naufrage sur la côte nord-est de Luçon. Les équipages, dans l’impossibilité de retourner dans leur pays, pour se soustraire aux Ajetas ou aux habitants des côtes, se seront réfugiés dans l’intérieur des montagnes, dans des lieux où la difficulté de pénétrer aura pu les mettre à l’abri des poursuites de leurs ennemis.
Les marins japonais, dont la navigation est généralement limitée au simple cabotage sur leurs côtes, embarquent ordinairement leurs femmes avec eux. J’ai eu l’occasion de m’en assurer à bord de deux jonques de cette nation qui avaient été poussées par une tempête, et s’étaient abritées sur la côte est de Luçon. Elles y séjournèrent quatre mois, pour attendre avec la mousson du nord-ouest qu’un vent favorable leur permît de retourner dans leur pays. Si elles n’avaient pas trouvé un gouvernement protecteur, leurs équipages auraient été obligés, comme je suppose qu’ont dû le faire les premiers Tinguianès, de se réfugier dans les montagnes. Ces derniers ayant quelques femmes, s’en seront procuré d’autres, soit des Ajetas ou des populations environnantes. De ce mélange, de l’influence du climat, il sera résulté des types différant du primitif, et, sous ce beau ciel, dans ce magnifique pays, leur nombre se sera rapidement accru.
Ne seraient-ils pas encore descendants des Dajacks, que l’on croit être les habitants primitifs de Bornéo?
Comme les Tinguianès, les Dajacks ont la coutume de couper la tête de leurs ennemis, et de les emporter comme trophée de victoire. De même qu’eux également, ils attachent un grand prix aux vases, qui sont une marque de noblesse et de richesse pour celui qui les possède. Dans leurs fêtes, d’après M. Temminck, ils font des libations de docok-katan, boisson enivrante préparée avec du riz fermenté qui lui donne la couleur laiteuse que prend le bassi des Tinguianès, lorsqu’ils y ont dissous les cervelles de leurs ennemis. Enfin, comme ces derniers, les Dajacks portent une espèce de turban et une ceinture faits avec la seconde écorce d’une espèce de figuier.
Aujourd’hui la race des Tinguianès habite seize villages[6].
Les Igorrotès, que j’ai eu bien moins l’occasion d’étudier, paraissent être, et on le croit généralement, les descendants de la grande armée navale du Chinois Lima-on, qui, après avoir attaqué Manille le 30 novembre 1574, s’était réfugié avec son armée dans le golfe de Lingayan, province de Pangasinan. Là il fut de nouveau attaqué et battu. Sa flotte, complétement détruite, une grande partie des équipages prit la fuite, et se sauva dans les montagnes, où les Espagnols ne purent les poursuivre.
Les Igorrotès sont de petite stature; ils ont les cheveux longs, les yeux à la chinoise, le nez un peu gros, les lèvres épaisses, les pommettes prononcées, de larges épaules, les membres gros et nerveux, et la couleur fortement cuivrée. Ils ressemblent beaucoup aux Chinois des provinces avoisinant la Cochinchine.
Je n’émets ici qu’une opinion basée sur des probabilités. On ne connaîtra sûrement jamais d’une manière exacte l’origine des Tinguianès et des Igorrotès, pas plus que celle des Guinanès, des Buriks, Busaos, Ibréis, Apayoos, Gadanos, Caluas, Ifugos et Ibilaos.
Toutes ces populations, si différentes entre elles, habitent la terre des infidèles. On ne peut que supposer qu’ils descendent des Chinois, des Japonais, des Malais et des naturels de la Polynésie.