Ces solennités ne se passent pas tout à fait de la même manière dans les provinces. Le manque de ressources oblige souvent les ministres de l’Église à employer des moyens qu’ils savent d’un grand effet sur leurs ouailles. Ainsi, j’ai vu fréquemment des saints représentés au naturel par des Indiens dans leurs habits de fête, et le coq de saint Pierre par un magnifique champion qui, plus tard, luttait dans les arènes.
Dans le bourg de Pangil, à la procession de la semaine sainte, le saint sépulcre est exposé et traîné sur un char. Deux Indiens le précèdent, l’un vêtu en saint Michel, l’autre en diable, et se livrent un combat qui dure pendant toute la cérémonie. Le saint est, bien entendu, toujours vainqueur.
Pont de Binondoc à Manille. Page 52.
Certaines croyances modifient aussi, dans les campagnes, les fêtes religieuses. Par exemple, il est une procession qui se célèbre tous les ans dans le bourg de Paquil, à laquelle tous les malades et infirmes assistent en dansant, croyant qu’ils seront ainsi infailliblement guéris de leurs souffrances. De vingt lieues à la ronde, tous les estropiés et malades qui ont encore un peu de force se rendent ou se font porter à Paquil pour assister à la fête. Pendant tout le temps que dure la procession, ces malheureux dansent avec tous les assistants, en chantant: Toromba la Virgen, la Virgen toromba! C’est un curieux spectacle que de voir tous ces pauvres diables faire des efforts surhumains et des contorsions inimaginables, pour arriver jusqu’à la rentrée de la Vierge dans l’église. Alors ces infortunés à bout de force et haletants se jettent à terre, et restent étendus sans mouvement pendant des heures entières. Ceux qui avaient des maladies graves expirent de fatigue, tandis que d’autres recouvrent la santé ou aggravent leurs maux.
Cette procession a pour origine la légende que voici: Un Arménien, surpris au milieu du lac par une tempête, était au moment de faire naufrage. Pendant la tourmente, il fit le vœu, s’il parvenait à aborder une plage, de faire célébrer au bourg le plus voisin une procession à la sainte Vierge, qu’il suivrait en dansant. Il accomplit son vœu, et, tout en exécutant sa danse au-devant de la Madone, il prononçait le mot toromba, dont personne n’a jamais pu donner la signification.
Le faubourg ou ville marchande, nommée Binondoc, offre un aspect plus gai et plus vivant que la ville de guerre. Il existe moins de régularité dans les rues, les édifices n’ont point la majesté un peu roide qui distingue particulièrement les monuments de Manille proprement dite; mais c’est dans Binondoc qu’est le mouvement, c’est là qu’est la vie.
Une multitude de canaux chargés de pirogues, de gondoles et d’embarcations de tout genre, sillonnent ce faubourg, qui est la résidence des riches négociants espagnols, anglais, indiens, chinois et métis.
C’est surtout sur la rive du Pasig que sont situées les plus fraîches et les plus coquettes habitations.
Dans ces maisons si simples à l’extérieur, resplendit tout ce qu’a inventé le luxe des Indes et de l’Europe. Les vases précieux de la Chine, les énormes potiches du Japon, l’or, l’argent, la soie surprennent et éblouissent les yeux quand on pénètre dans ces fraîches habitations.