Les Indiens, accourus de dix lieues à la ronde, vêtus de leurs plus beaux habits de fête, encombrent les rues de la ville. Celles de ces rues que doit traverser la procession sont couvertes de tentes, et pavoisées des plus beaux et des plus éclatants damas de la Chine. Le sol est jonché de fleurs et d’herbes aromatiques. De distance en distance sont échelonnés d’immenses reposoirs où des draperies magnifiques se mêlent à l’or et à l’argent, à des ornements de verdure naturelle, et aux plus belles fleurs écloses sous les tropiques.
Toute l’armée en grande tenue, avec guidons et drapeaux déployés, forme une double haie sur toute l’étendue des rues où doit passer le cortége.
Les ordres religieux[1] et les nombreuses personnes qui veulent assister à la cérémonie, le cierge en main, marchent sur deux lignes. Au milieu la musique de tous les régiments, le chapitre avec les musiques, les croix et les bannières des communes environnantes. Vient ensuite l’archevêque, revêtu de ses splendides habits pontificaux, portant sous un dais somptueux le saint sacrement; et derrière lui le gouverneur, les fonctionnaires publics et tous les corps constitués.
Ce long cortége, salué des balcons par une pluie de fleurs, chante des hymnes à la gloire du Rédempteur, tandis que la musique exécute des symphonies religieuses et que l’artillerie tonne sur les remparts.
Toutes les fois que l’archevêque arrive à la tête d’un bataillon, les drapeaux sont jetés sur le sol, et le vénérable prélat les foule aux pieds, pour montrer aux humains que la grandeur et la force s’inclinent devant le Tout-Puissant qu’il représente.
Enfin cette immense file de prêtres, de religieux et d’assistants, après une longue et sainte promenade, rentre à pas lents dans la cathédrale. Dès que son extrémité a dépassé un bataillon, il se reforme à l’arrière en ordre de bataille, et toute l’armée réunie termine la cérémonie par un long défilé.
La Fête-Dieu, célébrée avec tant de pompe et de magnificence, n’est cependant pas la procession qui attire le plus l’attention des fidèles. Celles qui ont lieu la nuit, pendant la semaine sainte, ont un cachet tout particulier aux Philippines. Elles se célèbrent alors que Manille et ses faubourgs sont plongés dans le plus profond silence[2], lorsque tous les fidèles prient et attendent la résurrection du Sauveur. Ces cérémonies ont un aspect de tristesse et de grandeur tout à fait en harmonie avec ces jours de deuil.
Après que l’Angelus a sonné[3], le clergé, les ordres religieux et une longue suite d’assistants, chacun un flambeau à la main, accompagnent, sur deux lignes, diverses effigies qui représentent les tortures qu’a supportées pour nous le divin Rédempteur. Ces effigies, de grandeur naturelle, sont richement vêtues et placées sur des chars, ou portées sur des brancards recouverts de draperies. Celle qui est en tête est la Mort, représentée par un squelette. Viennent ensuite Pie V, saint Pierre, Notre-Seigneur priant dans le jardin des Olives, Jésus-Christ attaché par les Juifs, la flagellation, la couronne d’épines, enfin Jésus portant sa croix, entouré de ses bourreaux. Après le Christ, suivent sainte Véronique, la Salomé, la Madeleine, saint Jean, et la Vierge en grand deuil.
Les saintes sont très-richement vêtues, et couvertes de pierreries, de perles et de diamants[4].
L’ordre qui règne dans les fêtes religieuses, surtout dans celles qui ont lieu la nuit, produit un effet irrésistible: cette belle musique sacrée, les voix harmonieuses qui élèvent des hymnes au Seigneur, ces innombrables lumières artificielles, donnent à ces cérémonies un aspect imposant qui élève l’âme vers notre Créateur.