Nous causâmes encore longtemps sur ce ton joyeux, après quoi je me retirai dans ma chambre et m’endormis au milieu des songes les plus riants.

Le lendemain, j’endossai de bonne heure mon habit doctoral et j’entrai chez mon hôte.

Je me mis à examiner ses yeux; ils étaient dans un état déplorable. Le droit était non-seulement perdu, mais il menaçait la vie du malade. Un cancer s’y était déclaré, et le volume énorme qu’il avait acquis pouvait faire douter de la réussite d’une opération. L’œil gauche contenait plusieurs dépôts, mais on pouvait espérer de le guérir.

Je parlai franchement à don Juan de mes craintes et de mes espérances, et j’insistai sur la nécessité d’enlever complétement l’œil droit.

Le capitaine, étonné d’abord, se décida courageusement à subir cette opération, que je lui fis le jour suivant et qui eut un plein succès. Peu de temps après, les symptômes d’inflammation se dissipèrent, et je pus garantir à mon hôte une guérison complète.

Je donnai donc tous mes soins à l’œil gauche. Je désirais d’autant plus vivement rendre la vue à don Juan, que j’étais convaincu du bon effet que produirait à Manille sa guérison. C’était pour moi la réputation et la fortune.

Du reste, j’avais déjà acquis en quelques jours une petite clientèle, et je fus en position de payer ma pension à la fin du mois.

Au bout de six semaines de traitement, don Juan était parfaitement guéri, et pouvait se servir de son œil gauche presque aussi bien qu’avant sa maladie.

Cependant le capitaine continuait à se claquemurer, à mon grand regret; sa réapparition dans le monde, qu’il avait abandonné depuis plus d’un an, eut produit une immense sensation, et eût fait de moi le premier docteur des Philippines.

Un jour, j’abordai cette question délicate.