Maintenant que le lecteur connaît la légende du caïman, du Chinois et du grand saint Nicolas, je reviens à mon voyage.
Je naviguais paisiblement sur le Pasig, allant à la conquête de mes nouveaux domaines et faisant des rêves dorés.
Je suivais la fumée légère de ma cigarette, sans penser que mes songes, mes châteaux en Espagne devaient s’envoler comme elle!...
Entrée du lac de Bay par le Pasig.
Bientôt je me trouvai dans le lac de Bay. Ce lac, le plus grand de l’île de Luçon, a de quarante-cinq à cinquante lieues de circonférence. Il est de tous côtés entouré de hautes montagnes de formation volcanique, où prennent leur source quinze rivières qui viennent toutes se jeter dans cet immense réservoir. Il n’a d’issue à la mer que par le fleuve de Pasig. Ce fleuve, après avoir coulé entre des collines, traverse les faubourgs de Manille et va déboucher dans la baie, qui est éloignée de sept à huit lieues du lac.
Vingt-neuf grands bourgs sont situés sur les bords du lac, à l’embouchure des rivières[1].
Cette belle nappe d’eau, dont la plus grande profondeur est de 30 mètres, est parsemée de jolies îles toujours couvertes d’une admirable végétation. La plus grande de ces îles, celle de Talim, forme avec la terre de Luçon le détroit de Quinabutasan, et avec Jala-Jala, qui est situé parallèlement en face, la partie du lac nommée Rinconada.
Les eaux de Bay sont douces et potables. Cependant, avant de les boire, il faut qu’elles reposent quelques heures pour laisser précipiter au fond une grande quantité de corps étrangers qu’elles tiennent en suspension. Si cette précaution était négligée, elles pourraient se trouver dans des conditions tout à fait nuisibles; elles produiraient de fortes coliques et de graves dérangements d’estomac.
Ce fait est assez curieux pour l’expliquer. Lorsque le soleil est à l’horizon et que le vent souffle de la partie opposée à la plage où l’on se trouve, on ne peut impunément boire de l’eau puisée sur cette plage qu’après avoir mis le vase qui la contient pendant une grande heure à l’ombre. Si dans les mêmes conditions on se baigne dans le lac, le corps se couvre de gros boutons, et l’on est tourmenté pendant plusieurs heures par d’intolérables démangeaisons. Ce phénomène, particulier au lac de Bay, est sans nul doute produit par des millions d’insectes microscopiques auxquels les rayons du soleil donnent la vie, et que le mouvement des vagues rejette vers les plages opposées au vent. Les pêcheurs, pour se préserver de cet effet nuisible, ont le soin de s’enduire le corps avec de l’huile de coco.