Votre maîtresse je veux être. [386]

[Note 385: ][ (retour) ] Le roman de Mélusine (vers 1478) a pour auteur Jean d'Arras (Voy. édit. Jannet). On lit: les Mélusines, parce que les diverses éditions de ce roman célèbre diffèrent considérablement entre elles. La Vie du terrible Robert le Diable, qui est aujourd'hui encore un des livres les plus populaires de la bibliothèque du colportage, remonte à la fin du XVe siècle (1496). Les Quatre fils Aymon ont pour auteur Huon de Villeneuve: c'est une espèce d'épopée de la Table ronde. L'Histoire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, dont l'auteur est inconnu, et la 1re édition sans date, mais à peu près de 1490, a de l'intérêt dans sa naïveté: il en existe, dit-on, divers manuscrits antérieurs à cette époque, en vers et prose. Quant à Jean de Paris, c'est un roman plein de verve gauloise et de patriotisme narquois, qui remonte aux premières années du XVIe siècle, et dont l'auteur est inconnu. (Voy. édit. Jannet.)

[Note 386: ][ (retour) ] Ces vers, dans Marot, sont adressés à Jeanne d'Albret, princesse de Navarre, son amie et son disciple en poésie (éd. Rapilly, t. 2, p. 484). La pièce est rangée parmi les épigrammes. Je ne sais pourquoi l'auteur donne ce nom à cette petite pièce, sinon peut-être parce qu'elle est composée de huit vers. On sait aussi que Boileau dit de Marot qu'il tourna des triolets, quoiqu'il n'y en ait pas un seul dans ses oeuvres. Mais ce mot de triolet se prenoit quelquefois dans des sens très étendus; ainsi, je trouve dans les pièces manuscrites de Fr. Colletet: Athanatus converti, triolet tragi-grotesque, ou Fantaisie récréative pour servir d'entr'acte à la tragédie du Triomphe de Clovis.

Je lui donnai ces vers, qu'elle lut avec joie, comme je connus sur son visage; après quoi elle les mit dans son sein, d'où elle les laissa tomber un moment après, et qui furent relevés par sa soeur aînée sans qu'elle s'en aperçût, et dont elle fut avertie par un petit laquais. Elle les lui demanda, et, voyant qu'elle faisoit quelque difficulté de les lui rendre, elle se mit furieusement en colère et s'en plaignit à sa mère, qui commanda à sa fille de les lui bailler, ce qu'elle fit. Ce procedé me donna de bonnes esperances, quoique ma condition me rebutât.

Or, pendant que nous passions ainsi agreablement le temps, mon père et ma mère, qui etoient fort avancés en âge, deliberèrent de me marier, et ils m'en firent un jour la proposition. Ma mère decouvrit à mon père le projet qu'elle avoit fait avec mademoiselle du Fresne, comme je vous ai dit; mais, comme c'etoit un homme fort interessé, il lui repondit que cette fille-là etoit d'une condition trop relevée pour moi, et, d'ailleurs, qu'elle avoit trop peu de bien, nonobstant quoi elle voudroit trop trancher de la dame. Comme j'etois fils unique, et que mon père etoit fort riche selon sa condition, et semblablement un mien oncle, qui n'avoit point d'enfans, et duquel il n'y avoit que moi qui en pût être heritier, selon la coutume de Normandie, plusieurs familles me regardoient comme un objet digne de leur alliance, et même l'on me fit porter trois ou quatre enfans au baptême avec des filles des meilleures maisons de notre voisinage (qui est ordinairement par où l'on commence pour reussir aux mariages); mais je n'avois dans la pensée que ma chère du Lys. J'en etois neanmoins si persecuté de tous mes parens que je pris resolution de m'en aller à la guerre, quoique je n'eusse que seize ou dix-sept ans. L'on fit des levées en cette ville pour aller en Danemark sous la conduite de M. le comte de Montgommeri. Je me fis enroler secretement avec trois cadets, mes voisins, et nous partîmes de même en fort bon equipage; mon père et ma mère en furent fort affligés, et ma mère en pensa mourir de douleur. Je ne pus sçavoir alors quel effet ce depart inopiné fit sur l'esprit de la du Lys, car je ne lui en dis rien du tout; mais je l'ai sçu depuis par elle-même. Nous nous embarquâmes au Havre-de-Grâce et voguâmes assez heureusement jusqu'à ce que nous fussions près du Sund; mais alors il se leva la plus furieuse tempête que l'on ait jamais vue sur la mer océane; nos vaisseaux furent jetés par la tourmente en divers endroits, et celui de M. de Montgommeri, dans lequel j'etois, vint aborder heureusement à l'embouchure de la Tamise, par laquelle nous montâmes, à l'aide du reflux, jusqu'à Londres, capitale d'Angleterre, où nous sejournâmes environ six semaines, pendant lequel temps j'eus le loisir de voir une partie des raretés de cette superbe ville, et l'illustre cour de son roi, qui etoit alors Charles Stuart, premier du nom. M. de Montgommeri s'en retourna dans sa maison de Pont-Orson, en Basse-Normandie, où je ne voulus pas le suivre. Je le suppliai de me permettre de prendre la route de Paris, ce qu'il fit. Je m'embarquai dans un vaisseau qui alloit à Rouen, où j'arrivai heureusement, et de là je me mis sur un bateau qui me remonta jusqu'à Paris, où je trouvai un mien parent fort proche, qui etoit ciergier du Roi. Je le priai que par son moyen je pusse entrer au régiment des gardes; il s'y employa et fut mon repondant, car en ce temps-là il en falloit avoir pour y être reçu, ce que je fus en la compagnie de M. de la Rauderie. Mon parent me bailla de quoi me remettre en equipage (car en ce voyage de mer j'avois gâté mes habits) et de l'argent, ce qui me faisoit faire paroli [387] à une trentaine de cadets de grande maison [388], qui portoient tous le mousquet aussi bien que moi.

[Note 387: ][ (retour) ] Aller de pair, faire tête, égaler. (Dict. com. de Leroux.)

[Note 388: ][ (retour) ] Le régiment des gardes étoit la ressource ordinaire des cadets de grandes familles qui ne se faisoient point d'église. De là l'expression fréquente: un cadet aux gardes.

En ce temps-là les princes et grands seigneurs de France se soulevèrent contre le roi, et même Mgr le duc d'Orléans, son frère; mais Sa Majesté, par l'adresse ordinaire du grand cardinal de Richelieu, rompit leurs mauvais desseins, ce qui obligea Sa Majesté de faire un voyage en Bretagne avec une puissante armée [389]. Nous arrivâmes à Nantes, où l'on fit la première execution des rebelles sur la personne du comte de Chalais, qui y eut la tête tranchée [390]; ce qui donna de la terreur à tous les autres, qui moyennèrent leurs paix avec le roi, lequel s'en retourna à Paris. Il passa par la ville du Mans, où mon père me vint trouver, tout vieux qu'il etoit (car il avoit eté averti par mon cousin, ce ciergier du Roi, que j'etois au régiment des gardes); il me demanda à mon capitaine, lequel lui accorda mon congé. Nous nous en revînmes en cette ville, où mes parens resolurent que, pour m'arrêter, il me falloit lier avec une femme; celle d'un chirurgien voisin d'une mienne cousine germaine fit venir pendant le carême (sous pretexte d'ouïr les prédications) la fille d'un lieutenant de bailli [391] d'un bourg distant de trois lieues d'ici. Ma cousine me vint querir à notre maison pour me la faire voir; mais, après une heure de conversation que j'eus avec elle dans la maison de madite cousine, où elle etoit venue, elle se retira, et alors l'on me dit que c'etoit une maîtresse pour moi; à quoi je repondis froidement qu'elle ne m'agréoit pas. Ce n'est pas qu'elle ne fût assez belle et riche, mais toutes les beautés me sembloient laides en comparaison de ma chère du Lys, qui seule occupoit toutes mes pensées. J'avois un oncle, frère de ma mère, homme de justice, et que je craignois beaucoup, lequel s'en vint un soir à notre maison, et, après m'avoir fort bravé sur le mepris que j'avois temoigné faire de cette fille, me dit qu'il falloit me resoudre à l'aller voir chez elle aux prochaines fêtes de Pâques, et qu'il y avoit des personnes qui valoient plus que moi qui se tiendroient bien honorées de cette alliance. Je ne repondis ni oui ni non; mais, les fêtes suivantes, il fallut y aller avec ma cousine, cette chirurgienne et un sien fils. Nous fûmes agreablement reçus, et l'on nous regala trois jours durant. L'on nous mena aussi à toutes les metairies de ce lieutenant, dans toutes lesquelles il y avoit festin. Nous fûmes aussi à un gros bourg, distant d'une lieue de cette maison, voir le curé du lieu, qui etoit frère de la mère de cette fille, lequel nous fit un fort gracieux accueil. Enfin nous nous en retournâmes comme nous etions venus, c'est-à-dire, pour ce qui me regardoit, aussi peu amoureux que devant. Il fut pourtant resolu que dans une quinzaine de jours on parleroit à fond de ce mariage. Le terme etant expiré, j'y retournai avec trois de mes cousins germains, deux avocats et un procureur en ce presidial; mais, par bonheur, on ne conclut rien, et l'affaire fut remise aux fêtes de mai prochaines. Mais le proverbe est bien veritable, que l'homme propose et Dieu dispose, car ma mère tomba malade quelques jours devant lesdites fêtes et mon père quatre jours après; l'une et l'autre maladie se terminèrent par la mort. Celle de ma mère arriva un mardi, et celle de mon père le jeudi de la même semaine, et je fus aussi fort malade; mais je me levai pour aller voir cet oncle sevère, qui etoit aussi fort malade, et qui mourut quinze jours après. A quelque temps de là, l'on me reparla de cette fille du lieutenant que j'etois allé voir; mais je n'y voulus pas entendre, car je n'avois plus de parens qui eussent droit de me commander; d'ailleurs que mon coeur etoit toujours dans ce parc, où je me promenois ordinairement, mais bien plus souvent en imagination.

[Note 389: ][ (retour) ] V., sur tous ces événements, l'Histoire de France sous Louis XIII, par Bazin, t. 2, année 1626. Le roi avoit d'abord passé par Blois, et le cardinal le rejoignit à Nantes, où il alloit ouvrir les Etats de Bretagne.

[Note 390: ][ (retour) ] Chalais, le membre le plus important du parti de l'aversion, fut condamné à mort, malgré l'humilité de ses aveux et de son repentir, par arrêt du 18 août 1626.