[Note 391: ][ (retour) ] Les baillis étoient des officiers chargés de rendre la justice dans un certain ressort. Cette fonction passa peu à peu aux mains de leurs lieutenants. «Le bailli, dit Furetière dans son Dictionnaire, est aujourd'hui dépouillé de toute sa fonctîon, et toute l'autorité de cette charge a été transférée à son lieutenant.»

Un matin, que je ne croyois pas qu'il y eût encore personne de levé dans la maison du sieur Dufresne, je passai devant, et je fus bien etonné quand j'ouïs la du Lys qui chantoit, sur son balcon, cette vieille chanson qui a pour reprise: «Que n'est-il auprès de moi, celui que mon coeur aime!» Ce qui m'obligea à m'approcher d'elle et à lui faire une profonde reverence, que j'accompagnai de telles ou semblables paroles: «Je souhaiterois de tout mon coeur, mademoiselle, que vous eussiez la satisfaction que vous desirez, et je voudrois y pouvoir contribuer: ce seroit avec la même passion que j'ai toujours été votre très humble serviteur.» Elle me rendit bien mon salut, mais elle ne me repondit pas, et, continuant à chanter, elle changea la reprise de la chanson en ces paroles: «Le voici auprès de moi celui que mon coeur aime.» Je ne demeurai pas court, car je m'etois un peu ouvert à la guerre et à la cour, et, quoique le procedé fût capable de me demonter, je lui dis: «J'aurai sujet de le croire si vous me faites ouvrir la porte.» A même temps elle appela le petit laquais dont j'ai dejà parlé, auquel elle commanda de me l'ouvrir, ce qu'il fit. J'entrai, et je fus reçu avec tous les temoignages de bienveillance du père, de la mère et de la soeur aînée, mais encore plus de la du Lys. La mère me demanda pourquoi j'etois si sauvage et que je ne les visitois pas si souvent que j'avois accoutumé, qu'il ne falloit pas que le deuil de mes parens m'en empêchât, et qu'il falloit se divertir comme auparavant; en un mot, que je serois toujours le bienvenu dans leur maison. Ma reponse ne fut que pour faire paroître mon peu de merite, en disant quelque peu de paroles aussi mal rangées que celles que je vous debite. Mais enfin tout se termina à un dejeuner de laitage, qui est en ce pays un grand regal, comme vous savez.--«Et qui n'est pas desagreable, repondit l'Etoile; mais poursuivez.»--Quand je pris congé pour sortir, la mère me demanda si je ne m'incommoderois point d'accompagner elle et ses filles chez un vieux gentilhomme, leur parent, qui demeuroit à deux lieues d'ici. Je lui repondis qu'elle me faisoit tort de me le demander, et qu'un commandement absolu m'eût eté plus agreable. Le voyage fut conclu au lendemain. La mère monta un petit mulet, qui etoit dans la maison; la fille aînée monta le cheval de son père, et je portois en croupe sur le mien, qui etoit fort, ma chère du Lys; je vous laisse à penser quel fut notre entretien le long du chemin, car, pour moi, je ne m'en souviens plus. Tout ce que je vous puis dire, c'est que nous nous separâmes, la du Lis et moi, fort amoureux; depuis ce temps-là mes visites furent fort frequentes, ce qui dura tout le long de l'eté et de l'automne. De vous dire tout ce qui se passa, je vous serois trop ennuyeux; seulement vous dirai-je que nous nous derobions souvent de la compagnie et nous allions demeurer seuls à l'ombrage de ce bois de haute futaie, et toujours sur le bord de la belle petite rivière qui passe au milieu, où nous avions la satisfaction d'ouïr le ramage des oiseaux, qu'ils accordoient au doux murmure de l'eau, parmi lequel nous mêlions mille douceurs que nous nous disions, et nous nous faisions ensuite autant d'innocentes caresses. Ce fut là où nous prîmes resolution de nous bien divertir le carnaval prochain.

Un jour que j'etois occupé à faire faire du cidre à un pressoir du faubourg de la Barre, qui est tout joignant le parc, la du Lys m'y vint trouver; à son abord je connus qu'elle avoit quelque chose sur le coeur, en quoi je ne me trompais pas; car, après qu'elle m'eut un peu raillé sur l'equipage où j'etois, elle me tira à part et me dit que le gentilhomme dont la fille etoit chez M. de Planche-Panète, son beau-frère, en avoit amené un autre, qu'il pretendoit lui faire donner pour mari, et qu'ils etoient à la maison, dont elle s'etoit derobée pour m'en avertir. «Ce n'est pas, ajouta-t-elle, que je favorise jamais sa recherche et que je consente à quoi que ce soit, mais j'aimerois mieux que tu trouvasses quelque moyen de le renvoyer que s'il venoit de moi.» Je lui dis alors: «Va-t-en, et lui fais bonne mine, pour ne rien alterer; mais sçache qu'il ne sera pas ici demain à midi.» Elle s'en alla plus joyeuse, attendant l'evenement. Cependant je quittai tout et abandonnai mon cidre à la discretion des valets, et m'en allai à ma maison, où je pris du linge et un autre habit, et m'en allai chercher mes camarades: car vous devez sçavoir que nous etions une quinzaine de jeunes hommes qui avions tous chacun notre maîtresse, et tellement unis, que qui en offensoit un avoit offensé tous les autres; et nous etions tous resolus que, si quelque etranger venoit pour nous les ravir, de le mettre en etat de n'y reussir jamais [392]. Je leur proposai ce que vous venez d'ouïr, et aussitôt tous conclurent qu'il falloit aller trouver ce galant (qui etoit un gentilhomme de la plus petite noblesse du bas Maine) et l'obliger à s'en retourner comme il etoit venu. Nous allâmes donc à son logis, où il soupoit avec l'autre gentilhomme son conducteur. Nous ne marchandâmes point à lui dire qu'il se pouvoit bien retirer, et qu'il n'y avoit rien à gagner pour lui en ce pays. Alors le conducteur repartit que nous ne sçavions pas leur dessein, et que, quand nous le sçaurions, nous n'y avions aucun interêt. Alors je m'avançai, et, mettant la main sur la garde de mon epée, je lui dis: «Si ai bien moi, j'y en ai, et, si vous ne le quittez, je vous mettrai en etat de n'en faire plus.» L'un d'eux repartit que la partie n'etoit pas egale, et que, si j'etois seul, je ne parlerois pas ainsi. Alors je lui dis: «Vous êtes deux, et je sors avec celui-ci», en prenant un de mes camarades, «suivez-nous». Ils s'en mirent en devoir; mais l'hôte et un sien fils les en empêchèrent, et leur firent connoître que le meilleur pour eux etoit de se retirer, et qu'il ne faisoit pas bon de se frotter avec nous. Ils profitèrent de l'avis, et l'on n'en ouït plus parler depuis. Le lendemain j'allai voir la du Lys, à laquelle je racontai l'action que j'avois faite, dont elle fut très contente et m'en remercia en des termes fort obligeans.

[Note 392: ][ (retour) ] Sorel parle de même, dans Francion, d'une société de bravi formée entre jeunes gens pour redresser les torts, châtier les fats et les insolents, etc., sans préjudice de la débauche à laquelle ils se livroient en commun. (7e liv.)

L'hiver approchoit, les veillées etoient fort longues, et nous les passions à jouer à des petits jeux d'esprit [393]; ce qui etant souvent reiteré ennuya; ce qui me fit resoudre à lui donner le bal. J'en conferai avec elle, et elle s'y accorda. J'en demandai la permission à M. du Fresne, son père, et il me la donna. Le dimanche suivant nous dansâmes, et continuâmes plusieurs fois; mais il y avoit toujours une si grande foule de monde, que la du Lys me conseilla de ne faire plus danser, mais de penser à quelque autre divertissement. Il fut donc resolu d'etudier une comedie, ce qui fut executé.»

[Note 393: ][ (retour) ] Par exemple, au jeu des proverbes, aux jeux de conversation, des éléments, des compliments ou flatteries, des mathematiques, et autres dont on peut voir la description dans la Maison des jeux, 1642, in-8.

L'Etoile l'interrompit en lui disant: «Puisque vous en êtes à la comedie, dites-moi si cette histoire est encore guère longue, car il se fait tard, et l'heure du souper approche.--Ha! dit le prieur, il y en a encore deux fois autant pour le moins.» L'on jugea donc qu'il la falloit remettre à une autre fois, pour donner le temps aux acteurs d'etudier leurs rôles; et, quand ce n'eût pas eté pour ces raisons, il eût fallu cesser à cause de l'arrivée de M. de Verville, qui entra dans la chambre facilement, car le portier s'etoit endormi. Sa venue surprit bien fort toute la compagnie. Il fit de grandes caresses à tous les comediens et comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa à diverses reprises, et leur dit le sujet de son voyage, comme vous verrez au chapitre suivant, qui est fort court.


CHAPITRE XI.