Le jour des epousailles des comediennes etant venu, le prieur de Saint-Louis leur dit qu'il avoit fait choix de son eglise pour les epouser. Ils y allèrent à petit bruit, et il benit les mariages après avoir fait une très belle exhortation aux mariés, lesquels se retirèrent à leur logis, où ils dînèrent. Après quoi l'on demanda à quoi l'on passeroit le temps jusqu'au souper. La comedie, les ballets et les bals leur etoient si ordinaires, que l'on trouva bon de faire le recit de quelque histoire. Verville dit qu'il n'en sçavoit point. Si Ragotin n'eût pas eté dans sa noire melancolie, il se fût sans doute offert à en debiter quelqu'une; mais il etoit muet. L'on dit à la Rancune de raconter celle du poète Roquebrune, puisqu'il l'avoit promis quand l'occasion s'en presenteroit, et qu'il n'en pourroit jamais trouver de plus belle, la compagnie etant beaucoup plus illustre que quand il la vouloit commencer. Mais il repondit qu'il avoit quelque chose dans l'esprit qui le troubloit, et que, quand il l'auroit assez libre, qu'il ne vouloit pas rendre ce mauvais office au poète de faire son eloge, dans lequel il faudroit comprendre sa maison, et qu'il etoit trop de ses amis pour debiter une juste satire. Roquebrune pensa troubler la fête, mais le respect qu'il eut pour les etrangers qui etoient dans la compagnie calma tout cet orage. En suite de quoi M. de la Garouffière dit qu'il sçavoit beaucoup d'aventures dont il avoit eté temoin oculaire. On le pria d'en faire le recit; ce qu'il fit, comme vous verrez au chapitre suivant.
CHAPITRE XV.
Histoire des deux jalouses.
es divisions qui mirent la maîtresse ville du monde au rang des plus malheureuses furent une semence qui s'epandit partout l'univers, et en un temps où les hommes ne doivent avoir qu'une âme, comme au berceau de l'eglise, puisqu'ils avoient l'honneur d'être les membres de ce sacré corps. Mais elles ne laissèrent pas d'eclore celles des Guelfes et des Gibelins, et, quelques années après, celles des Capelets et des Montesches. Ces divisions, qui ne devoient point sortir de l'Italie, où elles avoient eu leur origine, ne laissèrent pas de se dilater par tout le monde, et notre France n'en a pas eté exempte; et il semble même que c'est dans son sein où la pomme de discorde a plus fait eclater ses funestes effets; ce qu'elle fait encore à present, car il n'y a ville, bourg ni village où il n'y ait divers partis, d'où il arrive tous les jours de sinistres accidens. Mon père, qui etoit conseiller au Parlement de Rennes, et qui m'avoit destiné pour être, comme je suis, son successeur, me mit au collége pour m'en rendre capable; mais, comme j'etois dans ma patrie, il s'aperçut que je ne profitois pas, ce qui le fit resoudre à m'envoyer à La Flèche (où est, comme vous sçavez, le plus fameux college que les Jesuites aient dans ce royaume de France). Ce fut dans cette petite ville-là où arriva ce que je vous vais apprendre, et au même temps que j'y faisois mes etudes.
Il y avoit deux gentilshommes, qui etoient les plus qualifiés de la ville, dejà avancés en âge, sans être pourtant mariés, comme il arrive souvent aux personnes de condition, ce que l'on dit en proverbe: «Entre qui nous veut et que nous ne voulons pas, nous demeurons sans nous marier.» A la fin tous deux se marièrent. L'un, qu'on appeloit M. de Fons-Blanche, prit une fille de Châteaudun, laquelle etoit de fort petite noblesse, mais fort riche. L'autre, qu'on appeloit M. du Lac, epousa une demoiselle de la ville de Chartres, qui n'etoit pas riche, mais qui etoit très belle, et d'une si illustre maison qu'elle appartenoit à des ducs et pairs et à des marechaux de France. Ces deux gentilshommes, qui pouvoient partager la ville, furent toujours de fort bonne intelligence; mais elle ne dura guère après leurs mariages: car leurs deux femmes commencèrent à se regarder d'un oeil jaloux, l'une se tenant fière de son extraction et l'autre de ses grands biens. Madame de Fons-Blanche n'etoit pas belle de visage; mais elle avoit grand'mine, bonne grâce et etoit fort propre; elle avoit beaucoup d'esprit et etoit fort obligeante. Madame du Lac etoit très belle, comme j'ai dit, mais sans grâce; elle avoit de l'esprit infiniment, mais si mal tourné que c'etoit une artificieuse et dangereuse personne. Ces deux dames etoient de l'humeur de la plupart des femmes de ce temps, qui ne croiroient pas être du grand monde si elles n'avoient chacune une douzaine de galans [429]; aussi elles faisoient tous leurs efforts et employoient tous leurs soins pour faire des conquêtes, à quoi la du Lac reussissoit beaucoup mieux que la Fons-Blanche: car elle tenoit sous son empire toute la jeunesse de la ville et du voisinage; s'entend des personnes très qualifiées, car elle n'en souffroit point d'autres. Mais cette affectation causa des murmures sourds, qui eclatèrent enfin ouvertement en medisance, sans que pour cela elle discontinuât de sa manière d'agir; au contraire, il semble que ce lui fût un sujet pour prendre plus de soin à faire des nouveaux galans. La Fons-Blanche n'etoit pas du tout si soigneuse d'en avertir, et elle en avoit pourtant quelques-uns qu'elle retenoit avec adresse, entre lesquels etoit un jeune gentilhomme très bien fait, dont l'esprit correspondoit au sien, et qui etoit un des braves du temps. Celui-là en etoit le plus favori: aussi son assiduité causa des soupçons, et la medisance eclata hautement.
[Note 429: ][ (retour) ] Ce n'est pas là une exagération aussi grande qu'on pourroit croire. Pour s'en convaincre, il suffit d'ouvrir Tallemant des Réaux, les Mémoires du chevalier de Grammont, et surtout l'Histoire amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin.
Ce fut là la source de la rupture entre ces deux dames: car auparavant elles se visitoient civilement, mais, comme j'ai dit, toujours avec une jalouse envie. La du Lac commença à medire de la Fons-Blanche, fit epier ses actions et fit mille pieces artificieuses pour la perdre de reputation, notamment sur le sujet de ce gentilhomme, que l'on appeloit M. du Val-Rocher; ce qui vint aux oreilles de la Fons-Blanche, qui ne demeura pas muette: car elle disoit par raillerie que, si elle avoit des galans, ce n'etoit pas par douzaines comme la du Lac, qui faisoit toujours de nouvelles impostures. L'autre, en se defendant, lui bailloit le change, si bien qu'elles vivoient comme deux demons. Quelques personnes charitables essayèrent à les mettre d'accord; mais ce fut inutilement, car elles ne les purent jamais obliger à se voir. La du Lac, qui ne pensoit à autre chose qu'à causer du deplaisir à la Fons-Blanche, crut que le plus sensible qu'elle pourroit lui faire ressentir, ce seroit de lui ôter le plus favori de ses galans, ce du Val-Rocher. Elle fit dire à M. de Fons-Blanche, par des gens qui lui etoient affidés, que quand il etoit hors de sa maison (ce qui arrivoit souvent, car il etoit continuellement à la chasse ou en visite chez des gentilshommes voisins de la ville), que le du Val-Rocher couchoit avec sa femme, et que des gens dignes de foi l'avoient vu sortir de son lit, où elle etoit. M. de Fons-Blanche, qui n'en avoit jamais eu aucun soupçon, fit quelque réflexion à ce discours, et ensuite fit connoître à sa femme qu'elle l'obligeroit si elle faisoit cesser les visites du Val-Rocher. Elle repliqua tant de choses et le paya de si fortes raisons qu'il ne s'y opiniâtra pas, la laissant dans la liberté d'agir comme auparavant. La du Lac, voyant que cette invention n'avoit pas eu l'effet qu'elle desiroit, trouva moyen de parler à du Val-Rocher. Elle etoit belle et accorte, qui sont deux fortes machines pour gagner la forteresse d'un coeur le mieux muni; aussi, encore qu'il eût de grands attachemens à la Fons-Blanche, la du Lac rompit tous ces liens et lui donna des chaînes bien plus fortes; ce qui causa une sensible douleur à la Fons-Blanche (surtout quand elle apprit que du Val-Rocher parloit d'elle en des termes fort insolens), laquelle augmenta par la mort de son mari, qui arriva quelques mois après. Elle en porta le deuil fort austerement; mais la jalousie la surmonta et fut la plus forte. Il n'y avoit que quinze jours que l'on avoit enterré son mari qu'elle pratiqua une entrevue secrète avec du Val-Rocher. Je n'ai pas sçu quel fut leur entretien, mais l'evenement le fit assez connoître, car une douzaine de jours après leur mariage fut publié, quoi qu'ils l'eussent contracté fort secretement, et ainsi dans moins d'un mois elle eut deux maris, l'un qui mourut en l'espace de ce temps-là, et l'autre vivant. Voilà, ce me semble, le plus violent effet de jalousie qu'on puisse imaginer, car elle oublia la bienséance du veuvage et ne se soucia pas de tous les insolens discours que du Val-Rocher avoit faits d'elle à la persuasion de la du Lac; ce qui justifie assez ce que l'on dit, qu'une femme hasarde tout quand il s'agit de se venger, mais vous le verrez encore mieux par ce que je vous vais dire. La du Lac pensa enrager quand elle apprit cette nouvelle, mais elle dissimula son ressentiment tant qu'elle put, et qu'elle fut pourtant sur le point de faire eclater, ayant fait dessein de le faire assassiner en un voyage qu'il devoit faire en Bretagne; dont il fut averti par des personnes à qui elle s'en etoit decouverte, ce qui l'obligea à se bien precautionner. D'ailleurs elle considera que ce seroit mettre ses plus chers amis en grand hasard, ce qui la fit penser à un moyen le plus etrange que la jalousie puisse susciter, qui fut de brouiller son mari avec du Val-Rocher par ses pernicieux artifices. Aussi ils se querellèrent furieusement plusieurs fois, et en furent jusqu'au point de se battre en duel, à quoi la du Lac poussa son mari (qui n'etoit pas des plus adroits du monde), jugeant bien qu'il ne dureroit guère à du Val-Rocher, lequel, comme j'ai dit, etoit un des braves du temps, se figurant qu'après la mort de son mari elle le pourroit encore ôter à la Fons-Blanche, de laquelle elle se pourroit facilement defaire ou par poison ou par le mauvais traitement qu'elle lui feroit donner. Mais il en arriva tout autrement qu'elle n'avoit projeté: car du Val-Rocher, se fiant en son adresse, meprisa du Lac (qui au commencement se tenoit sur la defensive), ne croyant pas qu'il osât lui porter; et ainsi il se negligeoit, en sorte que du Lac, le voyant un peu hors de garde, lui porta si justement qu'il lui mit son epée au travers du corps et le laissa sans vie, et s'en alla à sa maison, où il trouva sa femme, à laquelle il raconta l'action, dont elle fut bien etonnée et marrie tout ensemble de cet evenement si inopiné. Il s'enfuit secretement et s'en alla dans la maison d'un des parens de sa femme, lesquels, comme j'ai dit, etoient des grands et puissants seigneurs, qui travaillèrent à obtenir sa grâce du roi. La Fons-Blanche fut fort etonnée quand on lui annonça la mort de son mari, et qu'on lui dit qu'il ne falloit pas s'amuser à verser d'inutiles larmes, mais qu'il falloit le faire enterrer secretement, pour eviter que la justice n'y mît pas la main, ce qui fut fait; et ainsi elle fut veuve en moins de six semaines.