LE

ROMAN COMIQUE


CHAPITRE PREMIER.

Une troupe de comediens arrive dans la ville
du Mans.

e soleil avoit achevé plus de la moitié de sa course, et son char, ayant attrapé le penchant du monde, rouloit plus vite qu'il ne vouloit. Si ses chevaux eussent voulu profiter de la pente du chemin, ils eussent achevé ce qui restoit du jour en moins d'un demi-quart d'heure, mais, au lieu de tirer de toute leur force, ils ne s'amusoient qu'à faire des courbettes, respirant un air marin qui les faisoit hannir et les avertissoit que la mer etoit proche, où l'on dit que leur maître se couche toutes les nuits [46]. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement, il etoit entre cinq et six, quand une charrette entra dans les halles du Mans [47]. Cette charrette etoit attelée de quatre boeufs fort maigres, conduits par une jument poulinière, dont le poulain alloit et venoit à l'entour de la charrette, comme un petit fou qu'il etoit. La charrette etoit pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes qui faisoient comme une pyramide, au haut de laquelle paroissoit une demoiselle, habillée moitié ville, moitié campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d'habits que riche de mine, marchoit à côté de la charrette; il avoit une grande emplâtre sur le visage, qui lui couvroit un oeil et la moitié de la joue [48], et portoit un grand fusil sur son epaule, dont il avoit assassiné plusieurs pies, geais et corneilles, qui lui faisoient comme une bandoulière, au bas de laquelle pendoient par les pieds une poule et un oison, qui avoient bien la mine d'avoir eté pris à la petite guerre. Au lieu de chapeau il n'avoit qu'un bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs; et cet habillement de tête etoit une manière de turban qui n'étoit encore qu'ebauché et auquel on n'avoit pas encore donné la dernière main. Son pourpoint etoit une casaque de grisette [49], ceinte avec une courroie, laquelle lui servoit aussi à soutenir une epée qui etoit si longue qu'on ne s'en pouvoit aider adroitement sans fourchette [50]. Il portoit des chausses troussées à bas d'attache [51], comme celle des comediens quand ils représentent un heros de l'antiquité [52], et il avoit, au lieu de souliers, des brodequins à l'antique, que les boues avoient gâtés jusqu'à la cheville du pied.

[Note 46: ][ (retour) ] Cette entrée en matière, ironiquement emphatique, comme celle du Roman bourgeois de Furetière, est évidemment la parodie des exordes pompeux qu'on mettoit aux grands romans de l'époque; peut-être même Scarron a-t-il eu particulièrement en vue le début de la Clélie, de mademoiselle de Scudéry, et de la Cithérée, de Gomberville. La seconde partie commence aussi d'une façon tout à fait analogue. Voyez également le début de l'Heure du Berger par C. Le Petit, 1662, in-12; de la Prison sans chagrin, histoire comiq. du temps, 1669, in-12, et dans le Gage touché de Lenoble (2e journée), les premières lignes de la Rencontre ridicule, qui semblent des ressouvenirs ou des imitations évidentes de ce passage.