[Note 100: ][ (retour) ] Ragotin est évidemment un diminutif de ragot, qui signifioit un petit homme, mal bâti, gros, court et membru. Il y a eu aussi à Paris, sous Louis XII et François Ier, un mendiant bouffon du nom de Ragot. On trouve encore dans Tallemant le mot ragoter, dans le sens de gronder avec mauvaise humeur (Histor. de Niert). Quant au mot godenot, il désignoit au propre un petit morceau de bois ayant la figure d'un marmouzet, et dont se servoient les joueurs de gobelets pour amuser le menu peuple, et au figuré les personnages mal dégrossis et d'un physique ridicule (Dict. com. de Leroux). Les chroniqueurs manceaux nous apprennent que René Denisot, avocat du roi au présidial du Mans, qui mourut en 1707, servit de modèle à Scarron pour le type de Ragotin (Almanach manç., 1767; Lepaige, Dict. du Mans).
CHAPITRE IX.
Histoire de l'amante invisible.
om Carlos d'Aragon etoit un jeune gentilhomme de la maison dont il portoit le nom. Il fit des merveilles de sa personne dans les spectacles publics que le vice-roi de Naples donna au peuple aux noces de Philippe second, troisième ou quatrième, car je ne sais pas lequel. Le lendemain d'une course de bague dont il avoit emporté l'honneur, le vice-roi permit aux dames d'aller par la ville deguisées et de porter des masques à la françoise [101], pour la commodité des étrangères que ces rejouissances avoient attirées dans la ville. Ce jour-là, dom Carlos s'habilla le mieux qu'il put, et se trouva avec quantité d'autres tyrans des coeurs dans l'eglise de la galanterie [102]. On profane les eglises en ce pays-là aussi bien qu'au nôtre, et le temple de Dieu sert de rendez-vous aux godelureaux et aux coquettes, à la honte de ceux qui ont la maudite ambition d'achalander leurs eglises et de s'ôter la pratique les uns aux autres. On y devroit donner ordre et etablir des chasse-godelureaux et des chasse-coquettes dans les eglises, comme des chasse-chiens et des chasse-chiennes [103]. On dira ici de quoi je me mêle. Vraiment, on en verra bien d'autres! Sache le sot qui s'en scandalise que tout homme est sot en ce bas monde aussi bien que menteur [104], les uns plus, les autres moins, et moi, qui vous parle, peut-être plus sot que les autres, quoique j'aie plus de franchise à l'avouer, et que, mon livre n'étant qu'un ramas de sottises, j'espère que chaque sot y trouvera un petit caractère de ce qu'il est, s'il n'est trop aveuglé de l'amour-propre. Dom Carlos donc, pour reprendre mon conte, etoit dans une eglise avec quantité d'autres gentilshommes italiens et espagnols, qui se miroient dans leurs belles plumes comme des paons, lorsque trois dames masquées l'accostèrent au milieu de tous ces Cupidons dechaînés, l'une desquelles lui dit ceci ou quelque chose qui en approche: «Seigneur dom Carlos, il y a une dame en cette ville à qui vous êtes bien obligé. Dans tous les combats de barrière [105] et toutes les courses de bague, elle vous a souhaité d'en emporter l'honneur, comme vous avez fait.--Ce que je trouve de plus avantageux en ce que vous me dites, repondit dom Carlos, c'est que je l'apprends de vous, qui paroissez une dame de merite, et je vous avoue que, si j'eusse esperé que quelque dame se fût declarée pour moi, j'aurois apporté plus de soin que je n'ai fait à meriter son approbation.» La dame inconnue lui dit qu'il n'avoit rien oublié de tout ce qui le pouvoit faire paroître un des plus adroits hommes du monde, mais qu'il avoit fait voir par ses livrées de noir et de blanc qu'il n'etoit point amoureux [106]. «Je n'ai jamais bien su ce que signifioient les couleurs, repondit dom Carlos; mais je sais bien que c'est moins par insensibilité que je n'aime point que par la connoissance que j'ai que je ne merite pas d'être aimé.» Ils se dirent encore cent belles choses que je ne vous dirai point, parceque je ne les sçais pas [107], et que je n'ai garde de vous en composer d'autres, de peur de faire tort à dom Carlos et à la dame inconnue, qui avoient bien plus d'esprit que je n'en ai, comme j'ai sçu depuis peu d'un honnête Napolitain qui les a connus l'un et l'autre. Tant y a que la dame masquée declara à dom Carlos que c'etoit elle qui avoit eu inclination pour lui. Il demanda à la voir; elle lui dit qu'il n'en etoit pas encore là, qu'elle en chercheroit les occasions, et que, pour lui temoigner qu'elle ne craignoit point de se trouver avec lui seul à seul, elle lui donnoit un gage. En disant cela, elle découvrit à l'Espagnol la plus belle main du monde et lui presenta une bague qu'il reçut, si surpris de l'aventure qu'il oublia quasi à lui faire la reverence lorsqu'elle le quitta. Les autres gentilshommes, qui s'etoient éloignés de lui par discretion, s'en approchèrent. Il leur conta ce qui lui etoit arrivé et leur montra la bague, qui etoit d'un prix assez considerable. Chacun dit là-dessus ce qu'il en croyoit, et dom Carlos demeura aussi piqué de la dame inconnue que s'il l'eût vue au visage, tant l'esprit a de pouvoir sur ceux qui en ont.
[Note 101: ][ (retour) ] Il étoit alors d'usage, en France, que les femmes de condition portassent un masque de velours noir lorsqu'elles sortoient à pied (V. la Promenade du Cours, 1630, in-12, p. 12), et parfois même les bourgeoises en portoient aussi pour jouer aux grandes dames.
[Note 102: ][ (retour) ] Sera-ce exagérer la portée des paroles de Scarron que de voir ici un petit trait décoché en passant contre le roman allégorique et contre ces rencontres amoureuses dans les temples, qui remplissent les romans de l'époque? «Nos galands.., quoyque d'ordinaire ils ayent assez de peine à estre devots..., ne laisseront pas de frequenter les eglises... Comme c'est aux dames que l'on desire plaire le plus..., il faut chercher l'endroit où elles se rangent.» (Loix de la galanterie.) On voit par là, comme par ce qu'ajoute Scarron, que cet usage des romans étoit fondé sur un fait de la vie réelle. La traduction d'une lettre italienne..., contenant une critique agréable de Paris, du même temps, à peu près, vient encore à l'appui: «Le peuple fréquente les églises avec piété. Il n'y a que les nobles et les grands qui y viennent pour se divertir, pour parler et se faire l'amour.» V. aussi Furet., le Rom. bourg., p. 31 et 32, éd. Jannet.
[Note 103: ][ (retour) ] On appeloit chasse-chien, et quelquefois chasse-coquin, le suisse ou bedeau, considéré dans l'exercice particulier des fonctions suffisamment déterminées par ce titre: «J'ay esté sans reproche marguillier, j'ay esté beguiau, j'ay esté portofrande, j'ay esté chasse-chien», dit Gareau, énumérant la série des honneurs de ce genre par lesquels il a passé. (Cyrano de Bergerac, le Pédant joué, acte. 2, sc. 2.)